Accalmie

Fragment retrouvé d'un univers parallèle

La Nouvelle Corzen brûlait mal.

Pas assez vite pour que ce soit propre. Pas assez lentement pour qu'on puisse sauver ce qui aurait dû l'être. Des colonnes de fumée montaient depuis le quartier ouest avec cette lourdeur particulière des matériaux militaires qui fondent au lieu de prendre feu — métal, isolants, plastiques réglementaires, tissus traités pour résister aux incendies et qui finissaient quand même par produire une odeur qu'aucun homme vivant n'avait envie d'associer à la victoire.

Marcus était assis sur une caisse de munitions vide.

Pas parce qu'il était fatigué.

Il l'était, mais ce n'était pas pour ça. Il était assis parce que les hommes autour de lui avaient besoin de voir leur commandant assis pendant une accalmie. Debout, il aurait signifié que l'accalmie n'en était pas une. Assis, il donnait au champ de bataille la permission provisoire de respirer.

Daven le savait.

C'est pour ça qu'il vint s'asseoir à côté de lui sans demander.

——

Il avait du sang sur la joue.

Pas le sien — Marcus le nota avant que Daven parle, parce que Daven parlait toujours avec autre chose que sa bouche d'abord. La façon dont il posait son poids. La manière de garder l'épaule gauche légèrement plus haute quand une douleur au flanc le rappelait à l'ordre. Les augmentations niveau sept qui vibraient encore trop vite aux poignets.

Daven s'assit.

Regarda la ville brûler.

— Mardi dernier, dit-il, j'ai eu quatre Alphas dans mon lit.

Marcus ne tourna pas la tête.

— On est sous tirs intermittents depuis trente-six heures.

— Justement.

Un obus tomba quelque part au sud. Loin. Suffisamment loin pour qu'aucun des deux ne bouge.

——

Ils restèrent silencieux quelques secondes.

Autour d'eux, les sections se réorganisaient. Des hommes buvaient trop vite. D'autres fumaient des choses qu'ils n'auraient pas dû fumer près d'un dépôt secondaire. Un infirmier criait après quelqu'un qui refusait de s'asseoir. Les communications passaient en fragments dans les oreillettes — positions, pertes, confirmations, demandes répétées trop calmement pour être honnêtes.

La guerre avait ses sons.

Daven en ajouta un autre.

— Un blond, un jeune, un silencieux et un idiot qui souriait tout le temps.

Marcus ferma les yeux une seconde.

— Daven.

— Quoi.

— Est-ce que cette histoire a une utilité tactique.

— Énorme.

Marcus rouvrit les yeux.

— Je regrette déjà.

——

Daven prit la gourde que Marcus avait posée entre eux. But. La lui rendit.

— Le problème avec quatre Alphas, dit-il, c'est pas la quantité.

— Je ne veux pas savoir.

— Tu veux savoir. Tu commandes des hommes. C'est directement applicable.

— À quoi.

— À tout.

Marcus regarda finalement Daven.

Daven avait ce visage qu'il avait parfois avant les briefings : parfaitement sérieux, insupportablement content de lui.

— Continue, dit Marcus, contre son meilleur jugement.

——

— Un Alpha seul croit qu'il est une situation, dit Daven. Deux Alphas croient qu'ils sont une compétition. Trois Alphas commencent à produire de la politique. Quatre Alphas, c'est une unité mal commandée.

Marcus cligna lentement des yeux.

— Et toi.

— Moi je suis le commandement.

— Naturellement.

— Exactement.

Daven regarda la fumée.

— Le blond voulait prendre l'initiative parce qu'il avait l'habitude qu'une pièce attende après lui. Le jeune voulait bien faire mais ne savait pas quoi faire avec ses mains. Le silencieux attendait des ordres parce que c'était le seul intelligent. L'idiot souriant avait compris avant tout le monde qu'observer était une forme d'investissement.

— Je vois.

— Non, dit Daven. Tu entends. C'est pas pareil.

Marcus ne répondit pas.

——

Une explosion plus proche fit vibrer la caisse sous eux.

Les hommes autour levèrent la tête. Marcus leva deux doigts vers l'officier de liaison sans se lever. L'officier vérifia. Secoua la tête. Pas leur secteur.

La permission de respirer resta en place.

Daven attendit que les épaules autour d'eux redescendent.

Puis il reprit.

— J'avais des joggings propres pour tout le monde.

Marcus le regarda.

— Quoi.

— Lavables.

— Pourquoi tu me dis ça.

— Parce que c'est le détail que les civils oublient. Les soldats aussi quand ils se pensent poètes. Tu veux gérer une nuit, une tente, une escouade, une retraite, un lit avec quatre Alphas — peu importe. Le romantisme, c'est ce que les gens racontent après. Sur le moment, c'est les serviettes, l'eau, la sortie, les vêtements propres, qui dort où, qui va paniquer au réveil, qui va croire que c'était plus important que ça l'était, et qui va prétendre que ça l'était moins.

Marcus resta silencieux.

Daven avait cessé de sourire.

——

La Nouvelle Corzen brûlait toujours.

Dans la rue en contrebas, deux soldats portaient un troisième vers le poste médical avancé. Le troisième parlait trop fort. C'était bon signe ou mauvais signe selon ce qu'il disait. Marcus ne put pas entendre les mots.

— Le jeune, dit Daven, je lui ai dit de respirer.

— Et il a respiré ?

— Oui. Parce que je lui avais donné une chose simple à réussir.

Marcus regarda les soldats disparaître derrière le transport.

— C'est ça, l'utilité tactique ?

— Entre autres.

Un silence.

— Les hommes paniquent moins quand on leur donne une forme, dit Daven. Pas une explication. Une forme. Mets ta main là. Assieds-toi. Bois. Attends. Regarde-moi. Respire. Tu bouges quand je te le dis.

Marcus ne dit rien.

Il pensa aux trois dernières heures. Aux sections qu'il avait déplacées non parce que c'était mathématiquement optimal, mais parce qu'elles avaient besoin d'un ordre qui leur redonne un contour. Aux hommes qui avaient cessé de trembler quand il avait nommé leur tâche. Aux morts qu'il avait comptés parce que ne pas les compter aurait fait d'eux une masse.

— C'est pas différent, dit Daven.

— Ça l'est un peu.

— Moins que tu crois.

——

Le vent changea.

La fumée passa sur eux avec une odeur plus lourde. Marcus baissa la tête jusqu'à ce que ça se dissipe. Daven ne bougea pas. Il avait cette façon de traverser les mauvaises odeurs comme si les reconnaître leur donnait moins de pouvoir.

— Il y avait des lingettes humides sur ta table de chevet, dit Marcus.

Daven tourna lentement la tête.

— Pardon ?

— J'essaie de déterminer jusqu'où va la préparation.

Daven le regarda avec une fierté presque offensée.

— Évidemment qu'il y avait des lingettes humides.

— Évidemment.

— Et des kleenex. Et de l'eau. Et un bac pour les vêtements sales. Et des électrolytes.

— Des électrolytes.

— Le jeune avait vingt-six ans. À vingt-six ans les Alphas croient encore que leur corps est une opinion. Il faut prévoir.

Marcus expira par le nez.

Ce n'était pas un rire. Pas exactement.

Daven l'entendit quand même.

——

Ils se turent.

L'accalmie avait cette fragilité particulière des choses qui n'avaient pas été promises. À tout moment la ville pouvait recommencer à les prendre dans ses dents. Les ordres attendaient derrière les dents de Marcus. Les cartes, les pertes, les angles, les prochains mouvements. Il avait tout en tête, mais rien ne bougeait pendant ces quelques minutes.

Daven finit la gourde.

— Le blond est revenu.

Marcus tourna les yeux vers lui.

— Seul.

— Je n'ai pas demandé.

— Tu allais.

— Non.

— Tu aurais dû.

Marcus regarda devant lui.

— Et ?

Daven posa la gourde vide entre eux.

— Il a posé la bonne question.

— C'était quoi.

— Si j'avais participé à Sekhar ou si j'avais seulement regardé.

Marcus resta immobile.

La fumée bougeait sur la ville comme une chose vivante.

— Et tu lui as répondu ?

— Oui.

— Pourquoi.

— Parce qu'il a demandé pour lui. Pas pour gagner quelque chose. Pas pour me classer. Pour savoir où il se trouvait par rapport à l'histoire.

Marcus comprit.

Pas tout. Assez.

——

Une voix dans l'oreillette annonça du mouvement au secteur nord.

Marcus leva la main.

Autour d'eux, l'accalmie se brisa sans bruit d'abord. Les hommes le sentirent avant les ordres. Les corps se redressèrent. Les armes revinrent dans les mains. Les cigarettes tombèrent au sol. Les gourdes se refermèrent.

Daven se leva.

Marcus aussi.

Pendant une seconde ils furent seulement deux hommes debout devant une ville qui n'avait pas fini de brûler.

— Tu sais, dit Daven, les Alphas oublient toujours la même chose.

Marcus ajusta son gant.

— Quoi.

— Qu'ils sont plus faciles à diriger quand ils pensent que personne ne les dirige.

Marcus regarda les lignes ennemies au loin.

— Je m'en souviendrai.

— Tu le sais déjà.

Daven ramassa son fusil.

— C'est pour ça que tu m'aimes.

— Je ne t'aime pas.

— Bien sûr.

——

Le premier tir reprit depuis le quartier nord.

Puis un deuxième.

Puis la ville entière sembla se souvenir d'eux.

Marcus descendit de la plateforme improvisée. Daven prit sa gauche sans qu'on le lui demande.

Comme toujours.

La Nouvelle Corzen les reçut à nouveau.

Cette fois, ils étaient prêts.

— FIN —