Trois figures Vecmus en bronze noir
XIII

Ce que Soren ne dit pas

Il l'attendait dans la galerie des Vecmus.

C'était une salle qu'elle traversait parfois sans s'y arrêter. Onze statues identiques alignées le long du mur ouest, en bronze noir patiné, hautes de plus de trois mètres. Le drapé s'enroulait autour du corps en spirale — une spirale géométrique, régulière, presque mathématique, comme si le tissu avait suivi une formule plutôt qu'un drapé naturel. La main droite restait le long du corps. La main gauche se levait devant le visage, coude plié, poing fermé sauf l'index — un index dressé devant l'endroit où aurait été la bouche, immobilisé dans le geste universel du silence. Le visage lui-même n'existait pas : la tête se prolongeait directement en une lame plate, frontale, dressée vers le plafond comme une arme qu'on aurait coulée dans le métal de la tête. Onze figures qui se faisaient chut à elles-mêmes, en série, depuis assez longtemps pour que personne ne le remarque plus. La lumière du jour entrait par les hautes fenêtres et glissait sur le métal sans s'y accrocher.

Soren était debout entre la quatrième et la cinquième.

Il ne se retourna pas tout de suite. Koreli s'approcha à distance convenable, attendit. Le froid de la pièce n'était pas par négligence — elle en était certaine. Tout chez Soren était par choix. La température, l'heure de la convocation, le lieu.

Elle nota le lieu.

— Vous les avez comptées une fois, dit Soren sans se retourner.

— Onze.

— Onze, oui. Pourquoi onze.

— Je ne sais pas.

— Personne ne sait. C'est curieux, non. Un chiffre aussi précis, et personne pour le justifier.

Koreli ne répondit pas. Elle regarda la file.

Soren se retourna enfin. Son visage était ce qu'il était toujours — lisible en surface, fermé en dessous.

— Marcus, dit-il.

Pas une question. Une ouverture.

— Son jugement opérationnel reste intact, dit-elle. Les décisions tactiques, la gestion des unités — aucune dégradation mesurable.

— Et le reste.

Elle attendit un moment.

— Il accorde au sujet une attention qui dépasse le cadre opérationnel.

— C'est une façon de le dire.

Soren se remit à marcher. Lentement, le long de la galerie. Koreli marcha à sa hauteur sans le regarder. À leur gauche les statues passaient — quatrième, cinquième, sixième. Elles ne variaient pas. Le même drapé, le même chut, la même lame vers le haut.

— Les espions, dit Soren. Combien pensez-vous récupérer complètement ?

Le changement de sujet n'en était pas un. Elle le nota.

— Difficile à évaluer. Ce qu'ils ont perdu—

— Ils n'ont rien perdu, dit Soren. Ils ont été allégés.

Le mot tomba dans la galerie sans qu'il s'arrête. Koreli marcha encore deux pas. Elle regarda la septième statue en passant — son drapé s'enroulait dans le même sens que les autres, sa main gauche se levait au même angle, sa lame montait à la même hauteur. Aucune variation.

— Le Vecmus, dit-elle finalement. Vous pensez qu'il le fait consciemment.

— Je pense que ça n'a aucune importance.

Ils étaient arrivés à la dixième. Soren s'arrêta.

— Ce qui importe c'est ce que le royaume devient sous cette influence. Ce que les gens deviennent. — Il marqua une pause. — Ce que Marcus est en train de devenir.

Koreli ne répondit pas. Elle regardait la onzième.

Elle était identique aux dix autres. Même hauteur, même drapé, même lame. Et pourtant Koreli eut l'impression — sans pouvoir le prouver — que la patine y était plus fraîche. Comme si elle avait été installée plus récemment. Ou comme si la suivante était déjà prête quelque part, dans un atelier qu'on ne nommait pas.

— Vous l'avez observé, dit Soren. C'est pour ça que vous êtes là.

— Oui.

— Alors vous savez.

Ce n'était pas une question non plus. C'était une invitation à confirmer quelque chose qu'il avait déjà décidé — et Koreli reconnut ce moment pour ce qu'il était. Elle l'avait vécu dans d'autres pièces, avec d'autres hommes qui avaient des plans dont ils ne parlaient pas encore directement.

— Marcus est loyal, dit-elle. À sa façon.

— Oui, dit Soren. C'est le problème.

Il se tourna vers elle pour la première fois depuis qu'ils marchaient. Derrière lui les onze statues s'alignaient en enfilade — sa silhouette s'inscrivait exactement à la même hauteur qu'elles. Pendant un instant Koreli vit douze figures dans la pièce.

Puis elle vit onze à nouveau.

— Continuez votre travail, dit Soren. Vos rapports sont utiles.

Koreli inclina légèrement la tête. Elle fit les quelques pas vers la sortie.

— Koreli.

Elle s'arrêta sans se retourner.

— Le royaume mérite mieux que ce qu'il a.

Elle sortit sans répondre.

Dans le couloir l'air était plus chaud. Elle marcha jusqu'à l'escalier, descendit deux étages, s'arrêta dans un angle mort entre deux postes de garde.

Elle resta là trente secondes.

Puis elle repartit vers ses quartiers et commença à décider ce qu'elle n'écrirait plus dans ses rapports.

——
— FIN DU CHAPITRE —