I

Cent quatre semaines

Aldric rentra à dix-neuf heures.

Lio était dans la cuisine. Il entendit la porte — ce son particulier qu'il ne notait plus consciemment mais que son corps enregistrait quand même, une information de fond comme les conduits d'extraction du quatorze qu'il n'entendait plus depuis longtemps.

Aldric passa dans la cuisine avant d'aller nulle part ailleurs. C'était devenu sa façon — pas une habitude romantique, juste l'ordre naturel des choses dans cet appartement où les choses avaient fini par avoir un ordre naturel.

Il posa une main sur l'épaule de Lio en passant.

Lio tourna la tête.

Ils s'embrassèrent brièvement — pas long, pas démonstratif, le genre de contact qui n'avait plus besoin de se justifier. Fonctionnel et sincère à la fois.

C'était très bien comme ça.

——

L'appartement filtrait l'air mais pas tout.

Les filtres du vingt-huit retenaient les particules, l'humidité, la poussière des conduits — mais les phéromones passaient. Elles étaient trop petites, trop subtiles pour les systèmes. Aldric et Lio le savaient depuis longtemps sans en avoir parlé. C'était ce qu'on respirait en rentrant chez soi.

Lio avait appris à lire les couches.

Aldric en arrivant — la fatigue du département, la chaleur basse qui voulait dire qu'il avait pris ses décisions sans satisfaction, parfois la densité capitonneuse d'une conversation tendue avec un supérieur. Et celle qui ne changeait pas depuis deux ans : la note de fond qui disait je suis là, stable, ancrée, présente. Lio n'avait plus besoin de la chercher. Elle était dans les murs maintenant.

Aldric lisait Lio pareil. Il ne le disait pas. Il l'avait toujours fait.

——

— Le dossier, dit Lio en retournant à ce qu'il faisait.

Aldric posa sa veste. S'assit à la table avec ce dossier qu'il avait ramené — Lio l'avait vu entrer avec, il ne posait pas de questions sur les dossiers mais il lisait ce qu'il pouvait dans la façon dont Aldric les portait.

Celui-là il le portait différemment.

— Des nouvelles, dit Aldric.

Lio ne dit rien. Continua ce qu'il faisait.

— Il progresse vite. Plus vite que prévu.

——

C'était comme ça depuis deux ans — des fragments. Jamais le tableau complet, jamais les détails classifiés, juste ce qu'Aldric choisissait de laisser passer entre ce qu'il savait et ce que Lio avait le droit d'entendre. Lio avait appris à lire dans les marges. Ce qu'Aldric disait, ce qu'il ne disait pas, la façon dont sa voix changeait légèrement sur certains mots.

Il marche depuis longtemps. Il parle deux langues. Il ne pleure jamais.

*il progresse vite*

Lio posa deux assiettes sur la table.

——

Ils mangèrent.

— Plus vite que prévu, dit Lio. C'est bien ou c'est pas bien?

— Les deux, dit Aldric.

Un silence.

— Il va bien? dit Lio.

— Oui.

Lio hocha la tête et mangea. Regarda son assiette. Il y avait des soirs où il se demandait si les fragments valaient mieux que le silence total — si savoir un peu sans savoir vraiment était une forme de torture douce qu'il s'infligeait volontairement. Il se ravisa presque aussitôt. Le silence total; il connaissait. C'était pire.

Les fragments c'était quelque chose.

——

Aldric se leva pour débarrasser — c'était sa semaine. Lio resta à table avec ce qui restait dans son verre.

La tasse d'Aldric était encore du mauvais côté du comptoir.

Lio la déplaça sans se lever — juste le bras, le geste automatique de quelqu'un qui avait eu cette conversation trois cents fois et avait décidé à un moment non daté qu'elle ne valait plus la peine d'être eue.

Aldric vit ça de dos.

Il ne dit rien.

——

104 semaines.

Lio ne le dit pas.

Aldric non plus.

— FIN DU CHAPITRE —