Ao avait cessé de compter à la quatre-vingt-douzième peau.
Elle aurait pu continuer — la mémoire suivait, les chiffres venaient — mais elle s'était arrêtée volontairement, à un moment précis qu'elle aurait pu nommer si on lui avait demandé. La peau quatre-vingt-douze était plus petite que les autres. Pas anormalement. Juste assez pour qu'on la remarque. Elle l'avait posée sur la pile et avait décidé que continuer à compter rendrait le travail impossible.
Coffee Maker lui avait dit cinq cents.
Cinq cents c'était un chiffre qu'on portait, pas qu'on vérifiait.
L'appartement était à Shimokitazawa, troisième étage d'un immeuble qui datait de la bulle. Deux pièces. Une cuisine à un brûleur. Une fenêtre qui donnait sur la voie ferrée. Quand un train passait, les peaux empilées contre le mur nord vibraient légèrement — pas assez pour qu'on s'inquiète, suffisamment pour qu'on le remarque la première fois.
Ao l'avait noté la première semaine. Elle avait cessé de le noter par la suite.
Le mur sud restait vide.
Elle ne savait pas pourquoi. Coffee Maker l'avait précisé sans expliquer — garde le mur sud vide. Le ton n'invitait pas à la question. Ao avait obéi parce qu'obéir était plus simple que comprendre, et parce que Coffee Maker disait peu de choses inutiles.
Les ratons laveurs n'apparaissaient jamais aux mêmes endroits deux fois.
Elle avait essayé de cartographier au début — une carte de Tokyo punaisée au mur, des marqueurs rouges pour chaque trouvaille. Elle avait abandonné après trois semaines. Pas parce que les emplacements étaient aléatoires, mais parce qu'ils suivaient une logique qu'elle n'arrivait pas à reconstruire. Un parc à Setagaya un mardi. Un parking souterrain à Nakano le mardi suivant. Un terrain vague derrière une gare à Sangenjaya un autre mardi encore. Toujours des endroits oubliés, mal éclairés, qui ne figuraient sur aucun plan touristique. Comme si les ratons savaient choisir les zones où le monde se prêtait moins d'attention.
Coffee Maker lui avait expliqué une fois — ils apparaissent là où la ville oublie de regarder.
Ao avait cessé de chercher à savoir comment elle savait où aller. Elle savait, c'était tout. Elle sortait au crépuscule, prenait une ligne, descendait à une station qu'elle n'avait pas prévue, marchait dix minutes, et ils étaient là.
Trois en moyenne par soir. Quatre les bonnes nuits. Une seule les mauvaises.
La méthode n'avait rien de spectaculaire.
Coffee Maker la lui avait montrée la première semaine, avec la patience d'un homme qui expliquait comment nettoyer un filtre à café. Le geste était simple. La précision était dans le timing. Ao avait mis trois nuits à comprendre que ce qu'elle tuait n'était pas exactement des ratons laveurs — c'était autre chose qui prenait la forme d'un raton laveur, et le moment où la forme se stabilisait suffisamment était la fenêtre où on pouvait agir. Avant, ça n'avait pas assez de corps. Après, ça avait trop de volonté.
Le vrai travail venait après.
Ramasser. Toujours ramasser. Coffee Maker avait insisté là-dessus plus que sur le reste. Ce qu'ils laissent doit être conservé. Même si ça n'a aucun sens immédiat. Surtout si ça n'a aucun sens immédiat.
Les peaux dégageaient une odeur douceâtre. Ao s'en étonnait encore. Elle les rapportait dans des sacs translucides, les empilait contre le mur nord, lavait ses mains plus longtemps que nécessaire. Elle ne les recomptait pas en arrivant. Elle savait combien il y en avait. Le savoir venait avant le besoin de savoir.
Coffee Maker n'était pas revenu depuis le quinzième jour.
Ao se rappelait la dernière conversation avec une précision qu'elle trouvait suspecte — comme si son cerveau l'avait enregistrée en sachant qu'elle serait la dernière. Ils étaient au comptoir d'un kissaten qu'il aimait, près de la station Nakano, un endroit avec des tables en formica et des cendriers que personne n'utilisait plus. Il avait commandé son café noir comme toujours. Elle avait commandé un café au lait qu'elle n'avait pas touché.
— Attends-moi, avait-il dit. Ne fais rien d'autre. Surtout, ne cherche pas à comprendre le nombre.
— Combien de temps.
— Je ne sais pas.
— Cinq cents combien de temps.
— Cinq cents jusqu'à cinq cents.
Il avait souri sans humour. Le sourire d'un homme qui aurait préféré pouvoir expliquer mais qui savait que l'explication ne servirait à rien.
— Sois prête, avait-il ajouté.
Pas reviens me trouver. Pas rejoins-moi. Sois prête.
Puis il avait payé et il était sorti par cette porte particulière qu'il avait — la même porte que tout le monde, sauf que quand Coffee Maker la franchissait, on avait l'impression qu'il passait par autre chose. Une porte que les autres ne voyaient pas. Ao l'avait vu faire ça des dizaines de fois. Elle ne l'avait jamais commenté.
Quatre cent quatre-vingt-onze.
C'était le compte au matin du dix-neuvième jour. Ao le savait sans avoir recompté. Le chiffre était dans la pièce — sur le mur nord, dans l'odeur douceâtre, dans la qualité particulière du silence qui s'installait dans l'appartement quand un train ne passait pas.
Elle avait cessé de sortir tous les soirs. Le rythme s'était ralenti naturellement — comme si les ratons savaient que la fin approchait et qu'ils espaçaient leurs apparitions. Ou comme si Ao elle-même les attirait moins, maintenant que quelque chose en elle commençait à attendre plutôt qu'à chercher.
Elle pensait à ce que Coffee Maker avait dit. Ne cherche pas à comprendre le nombre. Elle ne cherchait pas. Mais elle remarquait. Cinq cents c'était dix fois cinquante, vingt fois vingt-cinq, vingt-cinq fois vingt. C'était un chiffre qui se laissait diviser. Le genre de chiffre qu'on choisissait quand on voulait que quelque chose tienne par redondance.
Elle ne se le formula pas plus loin.
Le dix-neuvième soir, elle ne sortit pas.
Elle s'assit par terre, le dos contre la pile du mur nord, et regarda le mur sud. La fenêtre laissait passer un peu de la lumière des rails. La cuisine était silencieuse. Un voisin du dessus marchait — pas longtemps, deux ou trois pas, puis il s'arrêtait, puis il recommençait. Le rythme était familier. Ao l'entendait depuis dix-neuf jours.
Elle pensa à Coffee Maker.
Pas à son visage. À sa façon de quitter une pièce.
Elle pensa au mur sud — vide depuis dix-neuf jours, vide depuis qu'elle habitait ici, vide depuis avant qu'elle habite ici probablement. Le mur sud était la chose la plus stable de l'appartement. Plus stable que la pile de peaux qui montait à mesure que les nuits passaient. Plus stable que sa propre présence dans la pièce.
Elle remarqua qu'elle respirait à peine.
C'est alors qu'elle entendit le froissement.
Pas une voix. Pas un pas.
Quelque chose qui testait la texture du monde.
Ao ne bougea pas.
Elle savait, sans avoir besoin de se le formuler, que ce qui venait n'attendait pas qu'elle réagisse. Ce qui venait avait déjà décidé, à un moment qu'elle n'avait pas perçu, qu'elle était prête.
Cinq cents moins neuf.
Elle ferma les yeux.
Derrière elle, les peaux commencèrent à vibrer.