IV

De l'autre côté

Marcus passa trois jours avec Koreli après la bataille.

C'était l'arrangement — pas écrit, pas négocié, juste devenu naturel après les mois où les sphères s'étaient stabilisées. Quand il rentrait de campagne, Koreli avait priorité. Le palais attendait.

Elle ne demanda rien sur Sekhar. Elle préparait des choses qu'il aimait sans annoncer qu'elle les préparait. Elle posait sa tête sur son épaule le soir et lisait pendant qu'il regardait le plafond. Trois jours pendant lesquels il pensa moins, ou pensa plus lentement, ce qui revenait au même.

Au quatrième jour il alla au palais.

——

Eidan était dans ses appartements. La lumière bleue basse — il l'avait ajustée en entendant les pas dans le couloir. Marcus reconnut le geste à l'intensité quand il poussa la porte. Eidan venait toujours au-devant de lui sans bouger physiquement, par les choses qu'il préparait dans la pièce avant qu'il arrive.

La musique semblait souligner le retour du chef de l'armée.

Marcus posa ce qu'il portait. Resta debout au milieu de la pièce un moment.

Eidan le regarda traverser la pièce comme il regardait tout — sans pression, avec cette attention totale qui ne pesait pas.

— Koreli va bien?
— Oui.
— Elle dort mieux ces temps-ci?

— Un peu mieux.

Eidan hocha la tête.

— Tant mieux.

Pas de jalousie dans la voix. Pas de performance non plus de ne pas en avoir. Juste la question d'un homme qui s'inquiétait d'une autre personne dans la vie de quelqu'un qu'il aimait. Marcus le savait, l'avait toujours su depuis la première nuit, et continuait de trouver ça désarmant.

——

Ils s'allongèrent dans le noir un peu plus tard. La lumière bleue restait basse, comme toujours. La chaleur d'Eidan à côté.

Marcus regarda le plafond longtemps.

— J'en ai tué cinquante-sept, dit-il finalement.
— Je sais.
— En quatre jours.

— Je sais.

Un silence.

— Ils chantaient. Pendant toute la bataille. Les derniers chantaient encore.

Eidan ne répondit pas immédiatement.

— Qu'est-ce qu'ils chantaient?

— Quelque chose pour leurs morts. Ceux qui les attendaient de l'autre côté.

Un silence.

— Tu crois qu'il y a quelque chose de l'autre côté?

— Je crois pas. Mais eux ils étaient persuadés qu'il y avait quelque chose. Un genre de paradis j'imagine.

Eidan resta silencieux un long moment.

— Le dernier que t'as tué. Il t'a dit quelque chose.

Marcus tourna la tête vers lui.

— Comment tu sais ça?

Eidan prit son temps avant de répondre.

— J'ai parlé à des hommes qui revenaient. À l'interprète aussi.

Marcus respira. Pas un soupir — un relâchement.

— Je pensais que—
— Je sais ce que tu pensais.

— Pardon.
— Pas grave.

Marcus regarda le plafond. La lumière bleue. La main d'Eidan qui n'avait pas bougé sur le drap entre eux.

— Il a dit qu'il voyait ce qui était de l'autre côté. Tu te rends compte.

— Qu'est-ce que tu veux dire?
— Exactement!

Un silence.

Marcus le regarda — et comprit quelque chose dans le visage d'Eidan qu'il n'avait pas vu venir.

Eidan ne savait pas.

La main d'Eidan trouva celle de Marcus dans le noir.

Ils ne dirent plus rien.

— FIN DU CHAPITRE —