V

Détraqués

Ils étaient quatorze jours dans la traque.

Varena ne comptait pas par habitude — elle comptait parce que les chiffres étaient utiles. Quatorze jours c'était au-dessus de la moyenne. Au-dessus de ce qu'elle aurait estimé en lisant le dossier la première fois. Cinq professionnels sud, entraînés à la contre-surveillance, avec un budget visible dans la qualité de leurs faux papiers et la précision de leurs déplacements.

Ils étaient bons.

Elle était meilleure.

——

L'équipe était de sept. Quatre militaires en civil, Sael à l'analyse depuis le quartier général via canal sécurisé, Koreli en deuxième sur le terrain, et elle. Pas un déploiement spectaculaire. Le département préférait les petites équipes — moins d'angles morts, moins de risques de coïncidences observables par la cible.

Le terrain c'était Velmoren niveau dix-huit à vingt-trois — les paliers commerçants, les marchés, les habitations modestes. Là où les espions du sud s'étaient installés en se faisant passer pour des ouvriers itinérants venus du quartier minier. Couverture solide. Documents en règle. Accents calibrés.

Tout ce qui leur manquait, c'était la connaissance du terrain.

C'est tout ce qui manquait à n'importe qui du sud qui montait au nord. Le terrain. Les habitudes. Les choses qu'on n'apprenait pas dans les briefings parce qu'elles n'étaient écrites nulle part — quel marchand fermait les jeudis, quelle ruelle débouchait sur quelle ruelle, quelles femmes au coin du palier vingt parlaient à qui et combien de fois par jour.

Varena connaissait Velmoren depuis trente-quatre ans.

Les espions la connaissaient depuis trois mois.

——

Jour un — repérage. Sael avait identifié leurs habitudes de communication en quarante-huit heures. Relais de transmission crypté, fréquence sud, calendrier d'envoi régulier vers le palais d'Ingann.

Jour quatre — confirmation des cinq. Trois hommes principaux, deux courriers secondaires. Le chef portait des gants en permanence, signe d'augmentations modifiées qu'il voulait pas exposer.

Jour sept — Koreli avait suggéré de les laisser communiquer encore une semaine pour voir ce qu'ils transmettaient. Varena avait accepté. Les informations qu'ils croyaient transmettre étaient plus utiles que leur arrestation immédiate.

Jour dix — Sael avait intercepté assez de fragments cryptés pour comprendre que les espions cherchaient à confirmer l'existence du Vecmus comme arme. Pas comme figure politique. Comme arme.

Jour douze — Varena avait décidé de la prise.

——

Jour quinze.

Le marché de l'angle nord du palier vingt-deux ouvrait à six heures. Les espions y achetaient leur ravitaillement deux fois par semaine — conserves, eau, jamais rien qui sortait de l'ordinaire. C'est le chef qui faisait les courses, accompagné d'un courrier. Les trois autres restaient au logement.

Varena positionna son équipe avant cinq heures.

Deux militaires à l'angle ouest du marché, l'air d'ouvriers attendant l'ouverture d'un dépôt. Deux militaires à l'angle est, en route apparemment vers leur quart de travail. Koreli au centre du marché elle-même — vendeuse de quelque chose qu'elle ne vendait pas vraiment, la couverture qu'elle préférait quand elle voulait être au cœur de l'action sans donner l'impression d'y être.

Sael était au QG, oreillette dans chaque oreille de l'équipe, voix calme.

Varena était dans la ruelle de service derrière le marché. Le point de fuite probable des espions s'ils détectaient quelque chose. Si elle se trompait c'est par là qu'ils passeraient.

——

Six heures sept.

Le chef et son courrier entrèrent dans le marché.

Six heures neuf — Koreli signala via la fréquence basse qu'elle avait croisé le regard du chef. Bref. Le chef avait continué sa course.

Six heures onze — le chef avait stoppé devant un étal qu'il n'avait jamais regardé en quatorze jours.

— Il sait, dit Sael dans l'oreillette.
— Oui, dit Varena.

Pas paniquée. Notant l'information. Le chef avait perçu quelque chose — l'odeur peut-être, ou une posture qui ne cadrait pas dans le décor habituel. Quatorze jours d'observation à distance leur avaient permis de connaître les espions sans se faire voir. Une seconde de trop dans un marché et l'inverse était devenu vrai.

— Activez le cordon, dit Varena.

——

Ce qui suivit dura quatre-vingt-sept secondes.

Le chef sortit la sphère.

Varena la vit depuis sa position en ruelle, par le miroir de surveillance qu'elle avait installé deux jours plus tôt — une sphère métallique de la taille d'un poing, lisse, avec cette qualité que Varena reconnut immédiatement comme du travail sud premium. Belle. Chère. Conçue pour impressionner autant que pour fonctionner.

— Grenade, dit-elle dans l'oreillette. Repli.

Les quatre militaires reculèrent simultanément — chorégraphie répétée des dizaines de fois, deux pas en arrière, abri visuel derrière les structures du marché. Koreli baissa la tête sans courir, glissa derrière son étal-couverture.

Le chef leva le bras.

Lança la sphère au centre du marché.

——

Elle n'explosa pas.

Elle fit un son — un soupir métallique, court, presque déçu. Comme quelque chose qui voulait se déployer et qui rencontrait une résistance. La sphère resta posée sur les pavés au centre du marché, intacte, ses surfaces qui captaient la lumière orange du palier vingt-deux sans rien faire de plus.

Trois secondes de silence.

Pendant lesquelles Varena pensa très vite — défaut technique, gadget raté, piège différé, autre chose.

Puis elle entendit le chef rire.

Pas un rire ordinaire — un rire haut, fin, le rire de quelqu'un qui venait de comprendre quelque chose de drôle qu'il ne pouvait pas partager. Et qui se mit immédiatement à parler dans une langue que Varena reconnut comme du dialecte sud mais qu'il parlait avec la cadence d'une comptine enfantine.

Le courrier s'effondra.

Pas blessé — il se laissa simplement glisser sur les pavés du marché et commença à dessiner des cercles avec son index droit. Lent, méthodique, concentré. Comme un enfant qui apprend à écrire.

——

— Cordon serré, dit Varena dans l'oreillette.

Sa voix sortit normalement. Elle nota ça aussi — sa propre voix qui restait normale pendant qu'elle regardait deux hommes adultes basculer dans quelque chose qu'elle ne savait pas nommer.

Les militaires fermèrent le cordon. Les trois autres espions au logement — Sael les pistait depuis le QG, deux équipes secondaires étaient déjà en position devant la porte. Ils seraient pris dans les minutes qui suivaient.

Koreli s'approcha du chef qui riait toujours.

Elle ne le toucha pas. Elle le regarda d'abord. Cette qualité d'observation qu'elle avait, qui pouvait passer pour de l'indifférence et qui était exactement le contraire — collecte rapide, hiérarchisation immédiate, traitement en parallèle.

— Il est cassé, dit-elle.

— Oui, dit Varena.

— Pas par nous.

— Non.

——

Elles emportèrent les cinq.

La sphère fut récupérée par Sael personnellement deux heures plus tard — il était venu en personne au marché, ce qui était inhabituel pour lui, parce que la sphère intéressait suffisamment pour qu'il veuille la voir avant qu'elle entre dans la chaîne d'analyse. Il la prit avec des gants. La regarda longtemps. Ne dit rien.

Varena le regarda la regarder.

— T'as déjà vu ça.
— Non.

— T'as déjà entendu parler de ça.

Sael prit son temps avant de répondre.

— Non. Mais le son qu'elle a fait — c'est le son de quelque chose qui essayait de fonctionner et qui a rencontré autre chose. Quelque chose qu'on connaît pas.

Varena hocha la tête.

Elles ramenèrent les espions au département. Le chef riait toujours. Le courrier dessinait des cercles. Les trois autres, capturés au logement, étaient déjà dans le même état avant même qu'on les touche — comme si la sphère, en se déclenchant ratée au marché, avait quand même fait son travail à distance sur le reste de la cellule.

Personne ne comprit ça non plus.

——

Dans le rapport, Varena écrivit : arme inconnue d'origine sud, défaut technique présumé, suspects récupérés en état mentalement compromis, cause indéterminée.

Elle ne mentionna pas le rire du chef.

Elle ne mentionna pas non plus que pendant les quatre-vingt-sept secondes où elle avait regardé la sphère ne pas exploser, elle avait senti quelque chose dans l'air du marché — pas une odeur, pas un son, quelque chose d'autre qui passait, qui couvrait l'espace comme une main posée à plat sur une surface chaude.

Elle n'aurait pas su le décrire.

Elle n'aurait pas su à qui le décrire.

Elle ferma le dossier.

— FIN DU CHAPITRE —