XVIII

Empereur Ingann

Les espions étaient revenus à l'aube.

Cinq hommes envoyés au nord quatre mois plus tôt — des professionnels, les meilleurs du département, sélectionnés personnellement pour leur stabilité psychologique et leur résistance aux interrogatoires. Ingann avait signé les ordres de mission lui-même avec la satisfaction de quelqu'un qui savait exactement ce qu'il faisait.

Ils étaient revenus à cinq.

Ce qui restait d'eux.

——

La salle de commandement du palais d'Ingann sentait le cuir neuf et la sueur — une odeur particulière aux espaces qu'il occupait, quelque chose entre le vestiaire et le bureau. Trente-deux officiers debout en rangées — jeunes, majoritairement blonds, augmentations premium sous des uniformes taillés un centimètre trop ajustés pour être purement fonctionnels. Ingann le remarquait toujours. Il avait personnellement approuvé les nouvelles coupes l'année dernière avec le genre d'attention qu'il réservait aux détails qui comptaient vraiment.

Il faisait les cent pas depuis vingt minutes.

Personne n'avait bougé.

——

— Le Royaume du nord, dit-il.

Il s'arrêta. Pointa le vide devant lui comme si le Royaume du nord était là, dans la salle, coupable et présent.

— Le Royaume du nord qui envoie cinq de mes plus beaux garçons se cogner la tête contre les murs en chantant des comptines.

Il repartit à faire les cent pas.

— Mes garçons. Les meilleurs. Ceux qu'Ingann a choisis personnellement. Sélectionnés, entraînés, augmentés à des coûts que cette salle n'oserait même pas chiffrer. Et ils reviennent comme des bébés mouillés.

Un officier au deuxième rang — blond, mâchoire carrée, exactement le genre qu'Ingann remarquait depuis la fenêtre de son bureau quand les troupes s'entraînaient dans la cour — déglutit discrètement.

Ingann ne le remarqua pas.

Puis le remarqua.

Continua quand même.

——

— C'est une attaque, dit-il. Contre moi. Personnellement. Contre ce qu'on construit ici depuis dix ans — contre LA Vision. Ils savent ce qu'on représente et ils ont peur alors ils cassent mes garçons de l'intérieur comme des — comme des—

Il chercha le mot.

Ne le trouva pas.

— Quelqu'un a une explication.

Silence.

— Quelqu'un dans cette salle — ces uniformes, ces augmentations, tout ce qu'Ingann vous a donné — quelqu'un peut m'expliquer comment cinq hommes parfaitement entraînés reviennent de là-haut en dessinant des cercles sur le sol avec leurs doigts.

Silence.

— Vous savez ce qu'ils ont au nord, eux. Vous savez ce qu'ils ont. Ils ont une chose. Un oméga avec une couronne. Le plus bel oméga de Mars qu'ils disent. Ingann en a vu des photos. C'est pas si beau. Ingann a fait mieux dans cette salle ce matin avant son premier verre.

Quelques rires nerveux qui s'éteignirent vite.

— Mais ce truc — cette chose — protège un milliard de kilomètres carrés autour de lui simplement en respirant. Et hier — hier, messieurs — Ingann apprend que ce truc s'est pris un concubin militaire. Un commandant en chef. Un vrai homme apparemment — large d'épaules, augmenté, le genre. Le genre qu'Ingann remarque.

Il s'arrêta.

— Vous comprenez ce qu'on vient de me prendre.

——

Personne ne comprenait exactement, et tout le monde le savait, et personne ne dit rien.

Ingann reprit ses pas.

— Ingann a un palais. Ingann a trois cents officiers. Ingann a la frontière la plus sécurisée des deux royaumes. Ingann a tout. Et le truc au nord qui n'a même pas de testicules fonctionnels a un concubin qui pourrait probablement tenir une de mes campagnes à lui seul. Vous trouvez ça normal vous?

Il regarda les rangs.

— Toi, dit-il. Quatrième rang. Blond. Le menton.

L'officier sortit du rang d'un demi-pas. Vingt-trois ans peut-être. Augmentations standard. Le visage de quelqu'un qui venait de comprendre qu'il était visible.

— Tu trouves ça normal toi.

— Non, Ingann.
— Plus fort.

— Non, Ingann.
— Combien j'ai dépensé sur toi depuis que tu es entré dans cette armée?

Une fraction de seconde.

— Je sais pas exactement, Ingann.
— Six cent quatre-vingt-douze mille. Plus les augmentations de l'année dernière. Plus l'uniforme. Plus ton appartement qui appartient à moi. Plus la cantine où tu manges la nourriture que je paye. Et le truc au nord a un concubin de mieux que toi.

L'officier ne dit rien.

— Réintègre les rangs.

Il réintégra les rangs.

——

Ingann alla à la fenêtre.

Le ciel du sud — plus jaune, plus sec, une lumière qui n'avait pas la profondeur du rouge martien des hauts plateaux. Son ciel. Son territoire. Trois cents kilomètres de frontière qu'il avait renforcée, sécurisée, construite avec une vision que personne dans ce palais n'avait eue avant lui.

Il parla à la fenêtre. Pas aux officiers. Plus aux officiers.

— On va régler ça. On va doubler la frontière. On va trouver ce qui a cassé mes garçons et on va le retourner contre eux. Et puis on va trouver ce concubin du nord et on va lui expliquer qu'il existe deux royaumes sur cette planète et qu'il a choisi le mauvais.

Une pause.

— Lentement.

——

Il se retourna vers la salle.

Trente-deux officiers immobiles. Trente-deux uniformes un centimètre trop ajustés. Trente-deux visages qui avaient appris à ne pas bouger pendant ce genre de monologue parce que bouger c'était attirer l'œil et attirer l'œil c'était soit très bien soit très mal et personne ne savait jamais à l'avance lequel.

Ingann sourit.

— Vous êtes mes plus beaux. Vous savez ça?

Personne ne répondit. Ce n'était pas une question qui demandait une réponse.

— Sortez. Doublez la frontière. Et celui qui me ramène ce qui a cassé mes garçons — Ingann le remerciera personnellement.

——

Les officiers sortirent dans l'ordre.

Le dernier referma la porte.

Ingann resta seul. Regarda la salle vide — les rangées, les uniformes absents, ce centimètre de tissu en moins qui était une décision de génie et il le savait.

Il pensa aux cinq garçons en médical.

À ce qu'il y avait là-haut pour faire ça.

À l'autre — le concubin militaire du truc au nord — qu'il n'avait jamais vu et qu'il détestait déjà avec une précision qui l'aurait surpris s'il s'était autorisé à la regarder en face.

Il n'aimait pas ne pas savoir.

Il aimait encore moins que quelque chose existe sans lui appartenir.

— FIN DU CHAPITRE —