X

Filtres

C'était le jour des filtres.

Lio s'en souvenait parce qu'il l'avait inscrit dans le calendrier mural de la cuisine — le seul calendrier physique de l'appartement, un cadeau d'Aldric la première année, parce qu'Aldric trouvait que les rappels électroniques n'avaient pas la même qualité d'engagement. Lio avait fini par lui donner raison sur ce point sans le dire.

Filtres : 14h.

Les techniciens arrivèrent à 14h03.

——

Deux hommes. Le senior — la cinquantaine, augmentations basses au cou qui indiquaient un parcours dans les services publics, des mains qui avaient fait ce travail un nombre suffisant de fois pour ne plus avoir à y penser. Le junior — vingt-trois ans peut-être, augmentations encore brillantes, ce type d'employé qui apportait son propre stylo et qui regardait les plafonds en entrant dans un appartement pour mémoriser les sorties d'air avant qu'on le lui demande.

— Niveau vingt-huit, dit le senior. Filtres phéromonaux semestriels. Vous avez le livret.

Lio le sortit du tiroir. Le tendit.

——

Le senior s'occupa des filtres du salon. Le junior commença par la cuisine — c'était l'ordre normal, le senior prenait les pièces principales pendant que le junior faisait les périphériques. Lio resta dans la cuisine avec lui parce que c'est ce qu'on faisait quand un technicien travaillait dans une pièce. On restait sans gêner.

Le junior ouvrit le panneau d'extraction au-dessus de la cuisinière.

— Vous habitez ici depuis combien de temps.

— Avec mon compagnon.

— Pardon. Je voulais dire — il faut que je note la date du dernier nettoyage approfondi. Si c'est plus d'un an avant votre arrivée, on doit faire le rapport étendu.

— D'accord.

Le junior sortit son livret. Stylo. La page du formulaire — Lio la voyait depuis sa chaise, les cases blanches en attente d'être remplies.

— Donc. Date d'emménagement.

Lio ouvrit la bouche.

——

Rien ne vint.

Pas une hésitation — un blanc complet. Le genre de blanc qui ne se précise pas quand on s'approche, qui ne donne pas une fourchette, qui n'offre pas un quelque part autour de. Juste rien.

Il pensa : quand ai-je emménagé dans cet appartement.

Il sut qu'il avait emménagé.

Il sut qu'il avait dû le faire un jour précis, avec des objets qu'il avait portés d'un endroit à un autre. Il sut que c'était une chose qui s'était passée dans sa vie de la même manière que toutes les choses se passaient — avec une date, des heures, un avant et un après.

Il ne sut rien d'autre.

——

— Monsieur.

— Pardon.

— Date d'emménagement.

— Je — il faut que je vérifie. Je n'ai pas la date en tête.

Le junior hocha la tête, professionnel.

— C'est normal après un certain temps. Vous pouvez consulter votre dossier sur le portail.

— Oui.

— Je peux mettre approximation.

— Oui.

Le junior écrivit approximation à confirmer dans la case. Lio le regarda écrire. Il pensa que approximation était un mot étrange à voir sur un formulaire officiel.

——

Le junior continua son travail. Lio resta sur sa chaise.

Il pensa à Aldric.

Il pensa qu'il connaissait exactement le nombre de semaines depuis qu'il vivait avec Aldric. Il les avait comptées sans décider de les compter — c'était venu, c'était resté, c'était devenu un chiffre qui dormait dans un coin de sa tête et qu'il pouvait sortir si on le lui demandait. Il n'avait jamais sorti ce chiffre à Aldric. Il ne savait pas pourquoi.

Mais l'appartement, lui, il n'avait pas de chiffre.

Il essaya une dernière fois — par contournement, comme on cherche un nom oublié en se rappelant la pièce, l'heure, le contexte. Il essaya de se souvenir de l'arrivée. Des objets dans leurs nouvelles places. Quelqu'un qui aurait aidé. Aldric peut-être — non, Aldric n'était pas là à l'époque. Quelqu'un d'autre alors. Un frère. Un ami. Personne ne vint.

Il essaya de se souvenir de l'appartement d'avant.

Rien.

——

Le senior entra dans la cuisine pour récupérer une pièce dans sa caisse.

— Filtres salon faits. Chambre principale aussi.

— Bien, dit le junior.

— Tu en es où.

— J'ai mis approximation pour l'emménagement. Monsieur ne se souvient pas exactement de la date.

Le senior tourna la tête vers Lio. Pas d'air dur — l'expression neutre d'un homme qui avait vu ce formulaire rempli des milliers de fois.

— C'est très commun, dit-il. Les gens se souviennent du jour où ils se sont installés ensemble. Pas du jour où ils ont signé le bail. C'est le bail qu'on demande, mais les gens enregistrent l'autre.

— Oui.

— Vous pourrez vérifier sur le portail si vous voulez.

— Oui.

Le senior repartit avec sa pièce. Lio resta dans la cuisine.

Il pensa que l'explication du senior était raisonnable. Que c'était probablement ça. Que beaucoup de gens devaient avoir cette confusion exacte, que le formulaire avait une case approximation précisément parce que c'était banal, que le junior n'avait pas trouvé sa réponse étrange.

Il pensa aussi qu'il n'avait pas seulement oublié la date.

Il avait oublié l'événement.

——

Le travail dura quarante minutes encore.

Lio les regarda finir — les filtres de la chambre du fond, les conduits du couloir, le test final de pression dans le système. Le junior remplit le reste du formulaire avec des dates qu'il avait, lui, parce que les autres données venaient du dossier de l'immeuble. Date du dernier service. Date du prochain. Niveau d'usure des composantes principales.

— On a fini, dit le senior. Vous signez ici.

Lio signa.

— L'air sera légèrement différent pendant deux jours. Plus propre. C'est normal.

— Je sais.

— Bonne journée monsieur.

— Bonne journée.

Ils partirent. Lio entendit la porte se refermer, les pas dans le couloir extérieur, l'ascenseur qui s'ouvrait et se refermait. Puis le silence familier de l'appartement.

——

Il resta dans la cuisine.

L'air sentait légèrement le neuf — cette note métallique propre qui durait quarante-huit heures avant que les phéromones d'Aldric et les siennes reprennent leurs places dans les couches inférieures. Il connaissait ce moment. Il l'aimait habituellement. Le palier remis à zéro, l'appartement qui redevenait neutre pendant deux jours, comme une chambre d'hôtel qu'on aurait occupée mais qui n'aurait pas encore appris qui on était.

Aujourd'hui c'était différent.

Aujourd'hui l'air neutre lui rappelait quelque chose qu'il n'arrivait pas à attraper. Quelque chose qui avait à voir avec l'absence de la note de fond — la note d'Aldric, la note de lui-même, la couche qui disait quelqu'un vit ici depuis longtemps. Quand cette couche se retirait pendant quarante-huit heures, ce qui restait, c'était un appartement qui aurait pu appartenir à n'importe qui.

Il pensa que c'était peut-être ce qu'il avait toujours été pour Aldric. Un appartement neutre. Un espace prêt à recevoir.

Il se ravisa. La pensée n'était pas juste. Aldric l'aimait. Il en était certain.

Mais il pensa aussi que la certitude était facile. Qu'on pouvait être certain de beaucoup de choses pour lesquelles on n'avait pas d'archive personnelle. Qu'il était certain qu'il aimait Aldric et qu'Aldric l'aimait, et qu'il n'avait pas le souvenir du jour où c'était devenu vrai, et que les deux faits coexistaient sans se contredire.

——

Il alla au calendrier mural.

Cocha filtres avec le stylo qui pendait du clou à côté.

Resta devant la grille du mois.

Il aurait dû voir, quelque part dans les mois précédents, une date entourée ou soulignée pour son emménagement. Un anniversaire personnel, un repère, quelque chose. Le calendrier était dans la cuisine depuis qu'Aldric lui en avait offert un. Il aurait dû y inscrire la date de son emménagement la première année, comme il avait inscrit l'anniversaire d'Aldric, le sien, et les rendez-vous médicaux.

Il fit défiler les mois en arrière dans sa tête. Aucune date inscrite pour ça.

Il décida qu'il vérifierait sur le portail le lendemain.

Il décida aussi qu'il ne le ferait probablement pas.

——

Aldric rentrerait à dix-neuf heures.

Lio prépara le souper sans réfléchir. Les gestes connus. Les casseroles à leur place. L'eau qui chauffait. À un moment il se rendit compte qu'il préparait exactement ce qu'il préparait toujours le jour des filtres — un plat simple, peu odorant, qui ne contestait pas l'air neutre de l'appartement. Il ne s'était jamais dit je fais toujours ça le jour des filtres. C'était venu comme tout le reste venait. Sans décision visible.

Il se demanda combien d'autres choses dans sa vie venaient sans décision visible.

Il s'arrêta cette pensée. C'était le genre de pensée qui ne menait à rien d'utile avant le souper.

——

Aldric rentra à dix-neuf heures deux.

Passa dans la cuisine avant d'aller nulle part ailleurs. Posa une main sur l'épaule de Lio. Lio tourna la tête. Ils s'embrassèrent brièvement.

— Filtres faits.

— Ça sent.

— Deux jours, dit Lio.

— Je sais.

Aldric posa sa veste. S'assit à la table. Lio servit.

Ils mangèrent.

——

Aldric ne demanda pas si quelque chose s'était passé pendant la journée.

Lio ne dit pas qu'il avait oublié quand il avait emménagé.

À un moment pendant le repas, Lio leva les yeux et regarda Aldric — qui mangeait avec cette tranquillité qui était la sienne, qui ne cherchait rien, qui était là — et pensa que peut-être Aldric avait oublié aussi. Qu'il y avait peut-être dans la tête d'Aldric le même trou que dans la sienne, et qu'ils mangeaient en face l'un de l'autre depuis longtemps avec exactement le même blanc inscrit au même endroit.

Il n'y avait aucun moyen de le savoir sans demander.

Il ne demanda pas.

——

Plus tard ce soir-là, dans la chambre du fond où Lio dormait depuis quelques mois, il resta éveillé un moment.

Il pensa à la case approximation à confirmer dans le livret du junior.

Il pensa qu'il y avait probablement des milliers de cases comme ça dans des milliers de livrets, remplies dans des milliers d'appartements de palier vingt-huit, par des techniciens juniors qui notaient sans s'émouvoir des trous que les locataires découvraient pour la première fois sous leurs yeux.

Il pensa que c'était peut-être ça que les filtres ne filtraient pas.

Il s'endormit.

——

Il se réveilla à trois heures du matin.

Pas brusquement — la façon dont on se réveille quand quelque chose dans le corps a fini d'attendre. Il resta allongé un moment dans la chambre du fond. L'air avait changé. La note métallique neutre qu'avaient laissée les filtres était toujours là, mais en dessous quelque chose remontait — la couche familière, la note d'Aldric, sa propre note, la chimie des phéromones qui reprenait sa place dans l'appartement.

Il sentit la réclamation avant même de penser au mot.

Cent soixante-trois semaines et quatre jours. L’alcôve du palier neuf. Aldric en uniforme civil. Sa propre voix qui avait dit oui. La marque qui s'était installée à la base de la nuque dans les heures qui avaient suivi et qui était là depuis, fonctionnelle, calme, à sa place.

Il pensa : c'est étrange que j'aie pas su la date cet après-midi.

Il pensa : j'étais fatigué.

——

Il se leva.

Alla dans la chambre principale. Aldric dormait. Lio se glissa sous les draps de son côté — son côté à lui, celui qu'il occupait avant de commencer à dormir dans la chambre du fond, et qui était resté son côté pendant tout ce temps parce qu'Aldric ne l'avait jamais réoccupé.

Aldric ne se réveilla pas vraiment. Bougea légèrement. Sa main trouva l'épaule de Lio comme elle l'avait toujours trouvée.

Lio ferma les yeux.

——

Au matin, il prépara la boisson chaude comme d'habitude.

Aldric entra dans la cuisine à sept heures. Posa une main sur l'épaule de Lio en passant. Lio tourna la tête.

— Bien dormi.

— Oui.

— Tu étais dans le lit.

— Oui.

Aldric hocha la tête. Prit sa tasse.

——

Vers neuf heures, Lio ouvrit le calendrier mural et inscrivit réclamé sur la date de cent soixante-trois semaines et quatre jours plus tôt. Il pensa qu'il aurait dû le faire depuis longtemps. Il pensa qu'il le ferait plus tard sur le portail aussi, pour que le formulaire du junior soit complet.

Il pensa que le technicien avait été bon de noter approximation au lieu de laisser blanc.

Puis il passa à autre chose.

— FIN DU CHAPITRE —