XI

Fonction

Marcus ferma la porte des appartements privés derrière lui avec un soin délibéré.

Pas de claquement — il n'était pas quelqu'un qui claquait les portes. Mais le soin était visible et Eidan le vit et ne dit rien et s'assit sur le bord du lit avec cette patience tranquille qui pouvait ressembler à de l'indifférence pour qui ne le connaissait pas encore.

Marcus connaissait la différence.

Ça ne l'aidait pas beaucoup ce soir.

——

— Tu aurais pu me prévenir, dit-il encore.
— On a déjà eu cette conversation, dit Eidan.
— On l'a eue pendant trente secondes dans une salle à moitié pleine.
— C'était suffisant.

Marcus le regarda — ce visage calme, cette qualité d'attention qui ne bougeait pas, qui absorbait tout sans se laisser déstabiliser — et sentit quelque chose dans sa poitrine qui hésitait entre la frustration et autre chose qu'il ne voulait pas nommer ce soir.

— Trente et un regards, dit-il. Simultanément. Sans prévenir.
— Et tu as pas bougé, dit Eidan.
— C'est pas le point.
— C'est exactement le point, dit Eidan. Pour moi.

Un silence.

Marcus enleva sa veste de cérémonie et la posa sur le dossier de la chaise avec le même soin délibéré qu'il avait mis à fermer la porte. Eidan suivit le mouvement sans bouger.

——

La lumière bleue du plafond était plus basse ce soir — Eidan l'ajustait selon des paramètres que Marcus ne comprenait pas encore complètement et qu'il n'avait pas demandé à comprendre. La musique aussi, basse, quelque chose de lent qui venait de partout et de nulle part.

Marcus s'assit sur le bord du lit à côté d'Eidan.

Pas loin. Pas contre lui non plus — à cette distance intermédiaire qui était sa façon à lui de ne pas tout concéder immédiatement.

Eidan ne bougea pas.

Ils restèrent là un moment, nus, dans le silence et la musique basse et la lumière bleue.

— Soren était là, dit Marcus finalement.

— Je sais.
— C'était nécessaire?
— Oui.

— Pourquoi.

Eidan prit un moment.

— Parce que Soren devait comprendre, dit-il. Et Soren comprend les démonstrations publiques mieux que les conversations privées.

— C'est cruel.
— C'est honnête, dit Eidan. Il y a une différence.

Marcus regarda le plafond. La lumière bleue. La musique qui continuait à venir de nulle part.

— Tu fais ça souvent? dit-il. Utiliser les soupers de fonction pour régler des choses.
— Les quarante-deux règles sont là pour quelque chose, dit Eidan.

Quelque chose dans le ton — si légèrement différent, à peine — fit tourner la tête de Marcus. Eidan le regardait avec ce qui ressemblait dangereusement à de l'amusement.

— Attends, dit Marcus. T'as inventé les règles.
— Certaines.
— Combien.
— La plupart, dit Eidan.

Marcus le regarda pendant trois secondes.

Puis il fit ce son bref — pas tout à fait un rire, quelque chose de plus surpris que ça — et secoua la tête.

— Les deux places vides à ta gauche.
— Personne a jamais demandé pourquoi, dit Eidan. C'est décevant.

— Pourquoi?
— Je sais plus, dit Eidan. J'avais seize ans.

——

Ce fut ce moment — pas la frustration, pas la démonstration publique, pas les trente et un regards simultanés — qui fit céder quelque chose dans la poitrine de Marcus.

Eidan à seize ans qui inventait des règles absurdes pour faire chier tout le monde et qui avait oublié la raison de la moitié d'entre elles.

Le Vecmus. L'arme vivante. Le bouclier biologique de Mars.

Qui avait seize ans quelque part en lui et qui s'en souvenait encore.

Marcus bougea sur le lit.

Pas beaucoup — suffisamment. La distance intermédiaire qui disparaissait, son épaule contre celle d'Eidan, la chaleur de ce contact simple dans la lumière bleue.

Eidan ne bougea pas tout de suite.

Il prit le temps de regarder. Marcus le laissa faire sans rien faire pour le faciliter.

Puis Eidan posa la main sur la mâchoire de Marcus.

——

Ce qui vint après était plus lent que la première nuit.

Moins urgent — pas moins réel, juste différent. La différence entre quelque chose qu'on découvre et quelque chose qu'on commence à connaître.

Eidan menait cette fois.

Pas par déclaration — par occupation. Une main qui descendait du cou vers le torse avec la précision de quelqu'un qui prenait son temps parce qu'il avait décidé qu'il l'avait. Marcus s'était attendu à autre chose — il s'attendait toujours à mener, c'était sa nature dans tous les espaces qu'il occupait. Il s'ajusta.

C'était plus difficile qu'il ne l'aurait pensé.

Pas physiquement — il n'y avait pas de résistance physique à offrir, et il n'en aurait pas voulu. Mais quelque chose dans la tête qui devait se réorganiser, accepter que la cadence ne lui appartenait pas ce soir, lire les signaux d'Eidan au lieu d'imposer les siens.

Eidan le sentit faire l'ajustement.

Quelque chose dans son visage — pas un sourire, jamais tout à fait un sourire avec lui — qui disait bien.

——

Après, la musique continuait.

Eidan sur le dos, la respiration revenue, la lumière bleue au plafond. Marcus à côté — les gros bras au repos, la chaleur de ce corps massif et familier qui occupait l'espace sans effort.

Eidan bougea.

Lentement, sans commenter, sans en faire un geste — il se déplaça légèrement et posa la tête au creux du bras de Marcus. Le dessous du bras chaud, la peau, l'odeur de quelqu'un de réel après une nuit compliquée.

— Je suis passé sous le bistouri hier matin, dit Eidan.

Marcus ouvrit grand l'oreille. Ça sentait l'information privilégiée.

— Une autre augmentation?

— Stérilisation.

Marcus ne dit rien.

Son bras se referma légèrement autour des épaules d'Eidan — pas fort, juste présent. Le poids de ce bras comme quelque chose de stable dans le noir.

——

— Les deux places vides, dit Eidan dans le noir.

— Hmm.

— Je me souviens pourquoi.

Marcus attendit.

— J'avais invité deux personnes à ce souper-là, dit Eidan. Elles sont pas venues. J'ai gardé les places vides pour leur faire comprendre que j'avais remarqué.

— Et après?

— Après j'ai oublié de les enlever et tout le monde a commencé à les respecter comme une règle sacrée.

Marcus fit le son bref.

— Qui c'était?

Un silence.

— Des gens du programme, dit Eidan. Ça compte plus.

Programme... Son élaboration, pensa Marcus.

Son bouclier n'est pas naturel.

naturel

Malgré sa curiosité, Marcus ne demanda pas davantage.

Eidan sentit ça — cette façon qu'il avait de laisser les portes fermées rester fermées sans forcer — et sentit quelque chose dans sa poitrine qui ressemblait à de la gratitude sans en avoir le nom exact.

— Marcus.

— Hmm.

— La prochaine fois je te préviens.

Un silence.

— FIN DU CHAPITRE —