IX

Gavers

Koreli avait fait monter les caisses elle-même.

Pas par messagerie, pas par courrier militaire — elle était descendue au département après le souper, avait signé les sorties, et avait fait monter les trois caisses scellées par l'ascenseur de service du palier vingt-six. Le directeur avait posé une question avec les yeux. Elle l'avait ignoré.

Marcus rentrerait à dix-neuf heures.

Elle avait quatre heures devant elle.

——

Elle s'installa au salon avec la première caisse.

Les protocoles de test d'abord. Les contrôles. Les méthodologies. Elle lisait avec cette qualité d'attention qu'elle avait passé trente ans à affiner — pas vite, pas lente, exactement à la vitesse à laquelle un défaut se montrait quand on lui laissait le temps de se montrer.

Une heure passa.

Rien.

Les protocoles étaient propres. Les contrôles étaient en place. Les trois équipes avaient fait leur travail correctement.

——

C'est en passant à la deuxième caisse qu'elle s'arrêta.

Pas sur quelque chose dans le dossier — sur quelque chose dans sa propre tête. Elle relisait un passage sur l'historique des effets documentés du bouclier sur des armes ennemies, et elle s'était posée la question naturelle, la question d'analyste — quels précédents. Sous quels Vecmus précédents avait-on observé ce genre d'effet. La référence historique aurait dû lui venir immédiatement, parce qu'elle avait étudié ça, parce que c'était dans le programme d'État, parce qu'elle savait ces choses-là.

Rien ne vint.

——

Elle posa le dossier.

Resta immobile.

Elle essaya autrement — pas par référence directe, par contournement. Le dernier Vecmus avant Eidan. Le nom. Le visage des portraits dans les couloirs de l'académie. La leçon du professeur d'histoire dynastique en troisième année — un homme aux mains tachées d'encre dont elle se souvenait parfaitement, du timbre de voix, de la veste grise, de la façon dont il s'appuyait sur le mur quand il parlait.

Le professeur, oui.

Le nom du Vecmus dont il parlait — non.

——

Pas un oubli ordinaire.

Koreli connaissait les oublis ordinaires — elle en gérait professionnellement, elle savait à quoi ressemblait une mémoire qui flanche, une donnée qui s'efface avec le temps, un nom qu'on retrouvait en cherchant par les côtés. Ça, c'était autre chose. C'était un trou propre. Pas une zone floue qui se précise quand on s'approche — un endroit où il n'y avait simplement rien, et où il n'y avait jamais rien eu, sauf que sa mémoire de la salle de classe lui disait qu'il y avait eu quelque chose.

Elle resta dans le fauteuil.

Pensa à ça longtemps.

——

À dix-huit heures quarante, elle commença à tester la limite du trou.

Le Vecmus d'avant le dernier — rien.
Celui d'avant — rien.
Le premier Vecmus de la lignée — rien.

Elle se souvenait qu'il y avait une lignée. Elle se souvenait qu'on l'enseignait. Elle se souvenait des couloirs avec les portraits. Elle ne se souvenait d'aucun nom, d'aucun visage, d'aucune dynastie.

Eidan, oui. Lumineux et précis.

Avant Eidan, rien.

——

Elle entendit la porte à dix-neuf heures deux.

Le bruit familier — la serrure, la veste posée dans l'entrée, les pas dans le couloir. Marcus rentrait toujours avec cette qualité de mouvement qu'elle reconnaissait sans le voir. Ce soir c'était différent. Plus lent. Plus posé. Quelque chose s'était recalibré depuis ce matin.

Il entra dans le salon.

Vit les caisses ouvertes, les dossiers étalés sur la table basse, Koreli dans le fauteuil. Il ne dit rien sur les caisses. Pas un je voulais te les apporter moi-même. Il avait compris en montant.

— Tu es là depuis longtemps.

— Quelques heures.
— Tu as trouvé quelque chose.

— Non.

Il hocha la tête. S'assit sur le divan en face d'elle. Pas trop vite. Le geste d'un homme qui n'avait plus rien à défendre.

——

Koreli le regarda s'asseoir.

Le calme. Pas la performance — le vrai. Marcus était reposé d'une façon qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps, peut-être jamais. Il l'aimait toujours, ça se voyait, mais quelque chose en lui ne dépendait plus d'elle. Elle nota.

Elle prit son temps avant de poser la question.

——

— Tu te souviens des noms des autres Vecmus?

Marcus la regarda.

— Lesquels.

— Juste le dernier. Avant Eidan.
— Gavers.

——

Le nom sortit comme s'il avait toujours été là.

Pas une recherche, pas un effort, pas une hésitation — Gavers, deux syllabes, posées sur la table basse entre eux avec la même facilité qu'on tend une tasse. Marcus le dit et regarda Koreli en attendant la suite, comme on attend la deuxième partie d'une question dont on a répondu à la première.

Koreli ne bougea pas.

——

Trois secondes.

Pendant lesquelles elle vit ce qu'elle avait redouté de voir en faisant le test. Marcus n'avait pas cherché. Marcus n'avait pas eu de trou à contourner. Marcus avait un nom à la place du trou — un nom propre, déposé, prêt à sortir au moment où on le lui demandait.

Elle, elle avait un trou.

Lui, il avait Gavers.

——

— Quoi, dit Marcus.

— Rien.
— Tu es sûre.

— Oui.

Elle prit sa tasse. Ne but pas. La reposa.

— T'es sûr du nom.
— Oui. Pourquoi.

Une seconde. Deux.

Elle pouvait dire quelque chose. Elle pouvait dire moi je me souviens pas. Elle pouvait dire vérifie dans les archives. Elle pouvait poser le mot trou sur la table basse entre eux et voir ce qui se passerait dans le visage de Marcus, voir si quelque chose vacillait, voir si quelque part dans la pièce — dans l'appartement, dans le palais, dans l'air — quelque chose se déplaçait pour réajuster ce qui devait être réajusté.

Elle ne le dit pas.

— Pour rien.

——

Marcus hocha la tête.

Pas surpris. Pas inquiet. Il prit la tasse qu'elle avait laissée pour lui sur la table basse — elle l'avait posée avant qu'il arrive, par habitude, parce que c'est ce qu'elle faisait depuis quinze ans. Il but.

Koreli le regarda boire.

Elle sentit quelque chose qu'elle n'avait jamais senti dans cette pièce. Pas de la peur, pas de la pitié, quelque chose de plus froid et de plus précis. La sensation qu'elle était assise en face d'un homme qu'elle aimait depuis quinze ans et qu'elle voyait pour la première fois depuis l'extérieur de quelque chose.

Elle, elle était dehors.

Lui, il était dedans.

——

— Les documents, dit Marcus.

— Quoi.
— Tu en as fait quoi.

— Rien à signaler. Les protocoles tiennent.

— D'accord.

Il ne demanda pas pourquoi elle avait fait monter les caisses elle-même. Pourquoi elle n'avait pas attendu qu'il les apporte. Pourquoi elle avait passé l'après-midi dans le salon avec les dossiers ouverts au lieu de rester au département. Il était calme. Il l'aimait. C'était suffisant pour ce soir.

Koreli regarda les caisses.

Elle pensa que le problème n'était pas dans les documents.

Le problème était dans la tête de l'homme assis en face d'elle.

——

— Souper, dit Marcus.

— Une minute.

Il hocha la tête. Se leva. Alla vers la cuisine sans presser.

Koreli resta seule au salon avec les caisses ouvertes.

Elle pensa à Eidan — lumineux, précis, présent dans sa mémoire avec une netteté qui aurait dû lui sembler suspecte depuis longtemps.

Elle ne pensa à aucun autre nom.

Il n'y en avait aucun à penser.

— FIN DU CHAPITRE —