Le bar du palier vingt-six fermait à trois heures.
C'était la seule règle. Tout le reste — la quantité d'alcool, la qualité de la conversation, ce qu'on faisait sur les banquettes à mesure que la salle se vidait — relevait de chacun. Le tenancier essuyait des verres avec la même indifférence qu'un homme qui avait vu trop de soldats rentrer de trop de campagnes pour s'intéresser encore à ce qu'ils faisaient avec leurs nuits.
Daven aimait cet endroit pour cette raison.
Il aimait aussi qu'il y ait quatre Alphas à sa table ce soir.
Daven était oméga.
C'était inscrit sur ses papiers, dans ses augmentations, dans la façon dont son corps régulait ses propres hormones avec la discipline militaire que vingt ans de service avaient gravée dedans. Oméga émancipé, statut spécial, autorisé à servir au combat, autorisé à porter une arme, autorisé à boire avec des Alphas sans qu'on lui pose de questions. Un des trois omégas militaires sur Mars. Le seul dans l'armée du nord.
Il portait l'uniforme du département tactique sans grade visible. Les augmentations niveau sept aux poignets. La cicatrice à la tempe qu'il avait depuis Drakveng et qu'il refusait de faire effacer.
Les quatre Alphas le regardaient comme on regarde quelque chose qu'on n'a pas encore décidé comment classer.
— Sekhar, dit Daven. Quatrième jour.
Il prit son verre. Le tint. Ne but pas tout de suite.
— Vous savez ce qu'on faisait à la quatrième heure de la quatrième nuit?
Les quatre Alphas attendirent.
À sa gauche : Vrenn, augmentations lourdes, mâchoire carrée, le genre qui ne posait jamais de question parce qu'il préférait observer pendant deux heures avant de dire un mot. Il regardait le verre de Daven comme s'il calculait des distances.
En face de lui : Sael, le plus jeune, vingt-six ans, augmentations standard, les yeux d'un homme qui n'avait pas encore appris à cacher ce qu'il pensait. Il avait rougi quand Daven s'était assis. Il continuait de rougir par intermittence sans en avoir conscience.
À sa droite : Korven, augmentations niveau huit, ancien commandant d'unité, la posture de quelqu'un qui n'avait pas l'habitude qu'on ne lui obéisse pas immédiatement. Il buvait lentement et regardait Daven avec cette qualité d'attention qui passait pour de la patience mais qui était autre chose.
En diagonale : Marn, augmentations partielles, le sourire facile, le genre qui faisait des blagues qui n'étaient drôles que pour lui mais qui avaient la gentillesse de ne pas s'en formaliser. Il s'était mis là précisément pour pouvoir regarder Daven de trois quarts plutôt que de face.
Quatre angles différents. Quatre tempéraments différents. Daven les avait choisis exactement comme ça.
— On dansait, dit Daven.
— À Sekhar.
— Au milieu des morts ?
— Pas exactement dansé, dit Daven. Mais quelque chose de proche. Vous savez ce qui se passe dans le corps après quatre jours de bataille et plus rien à tuer?
Sael secoua la tête.
— Le sang descend pas, dit Daven. Il reste en haut. Dans la poitrine, dans les bras, dans la tête. Ton corps a fonctionné à plein régime pendant quatre-vingts heures et tu peux pas l'éteindre comme une lampe.
— Tu fais quoi avec ça, dit Korven.
— Tu trouves une sortie.
Daven but enfin. Reposa le verre.
— On était quinze dans une tente prévue pour douze. Daven s'en souvient parce qu'il a compté en entrant — c'est ça l'instinct, tu comptes même quand t'as plus aucune raison de compter. On avait gagné. Les Drakveng étaient tous morts. On avait gagné si fort qu'on savait plus quoi faire avec nos corps.
— Qui a commencé.
C'était Korven qui avait posé la question. Le ton plat, professionnel, le ton d'un commandant qui demande un rapport.
— Un soldat du quatrième bataillon, dit Daven. Vingt-deux ans. Augmentations bon marché. Il avait pris une lame au flanc le deuxième jour mais l'alloy l'avait protégé et il était entré dans la tente avec cette qualité de hâte qu'ont les hommes qui viennent de comprendre qu'ils sont encore en vie.
— Il a fait quoi.
— Il a embrassé l'homme à côté de lui. Sur la bouche. Sans prévenir. Avec la même précision tactique qu'il aurait mise à viser une cible à trois cents mètres.
Marn fit un son bref. Pas tout à fait un rire.
— L'autre a réagi comment.
— L'autre l'a embrassé en retour, dit Daven. Comme si c'était la suite logique d'une chorégraphie qu'on n'aurait jamais répétée mais que tous les corps dans la tente avaient soudainement comprise.
Sael avait posé son verre.
Sa main tremblait un peu. Daven le vit et ne fit rien pour le faciliter. Il continua.
— Quatorze hommes dans la tente après ça, dit-il. Quinze avec moi. Et plus personne qui parlait. Le sang descendait enfin. Mais pas où il aurait dû descendre selon les manuels de combat.
— Tu as fait quoi, toi.
— J'ai regardé.
— Tu as regardé ?
— Pendant onze minutes. J'ai compté. C'est ça l'instinct.
Daven sourit pour la première fois ce soir. Pas un grand sourire — quelque chose de mesuré, qui ne livrait pas plus que ce qu'il choisissait de livrer.
— Et puis Daven a participé.
Vrenn n'avait rien dit depuis vingt minutes.
Il avait écouté avec cette concentration appliquée qu'il mettait à toute information tactique. Son verre était vide depuis longtemps. Il n'avait pas demandé qu'on le remplisse.
— Tu nous racontes ça pourquoi, dit-il finalement.
Daven tourna la tête vers lui.
— Pour que vous sachiez où Daven en est.
— C'est-à-dire.
— Que Daven peut pas dormir seul ce soir, dit Daven. Pour des raisons biologiques que j'ai pas envie de t'expliquer en détail mais que tu peux probablement deviner.
Le silence dura trois secondes.
Korven prit son verre. Vrenn fit pareil. Marn sourit en regardant le plafond. Sael avait arrêté de respirer pendant une demi-seconde et essayait maintenant de le cacher.
— Tous les quatre, dit Korven. Ce n'était pas une question.
— Si vous voulez.
— Tu vas gérer ça comment.
— J'ai géré quatorze à Sekhar, dit Daven. Quatre c'est rien.
Ils sortirent par l'arrière du bar.
Le tenancier ne leva pas les yeux. Le palier vingt-six à trois heures du matin était silencieux d'une façon qu'on ne trouvait nulle part ailleurs dans Velmoren — les conduits d'extraction qui grondaient en sourdine, la lumière orange qui ne s'éteignait jamais vraiment, les bruits lointains de la ville continuant son cycle sans s'occuper d'eux.
L'appartement de Daven était au palier vingt-neuf.
Trois étages à monter à pied parce que l'ascenseur passait par le poste de sécurité et que personne dans le groupe n'avait envie de signer un registre ce soir.
Marn parla le premier dans l'escalier.
— L'histoire de Sekhar.
— Quoi.
— C'est vrai.
— Une partie.
— Laquelle.
Daven le regarda par-dessus son épaule sans s'arrêter de monter.
— Les quatorze c'est vrai. Le soldat qui embrasse l'autre c'est vrai. Onze minutes à regarder c'est vrai.
— Et le reste.
— Daven a pas participé, dit Daven. Daven a regardé jusqu'à la fin.
— Pourquoi.
— Parce que c'est ce qu'on faisait dans le quatrième bataillon. On regardait les autres rentrer en vie.
Marn se tut. Vrenn aussi. Korven monta deux marches avec cette qualité de calcul qui ne sortait jamais de son visage.
Sael respira fort. Pas plaintif — quelqu'un qui venait de comprendre quelque chose et qui essayait de le ranger.
L'appartement de Daven était petit.
Une pièce principale, un lit large dans le fond, une cuisine ouverte, une salle de bain derrière une porte coulissante. Pas de décoration. Le département tactique payait juste assez pour qu'on vive correctement et Daven n'avait jamais eu envie de plus.
Il enleva sa veste. La posa sur le dossier de la chaise.
Les quatre Alphas restèrent debout dans l'entrée.
Daven les regarda — quatre hommes qui avaient suivi un oméga militaire jusque chez lui à trois heures du matin sur la base d'une histoire qui n'était peut-être pas vraie. Quatre niveaux d'augmentations différents. Quatre raisons différentes d'être ici. Quatre façons différentes de tenir les épaules dans une pièce qu'ils ne connaissaient pas.
— Bon, dit Daven.
Ils attendaient.
Daven enleva sa chemise.
Korven s'approcha le premier — bien sûr, il était le plus haut grade, il avait l'habitude de bouger en premier dans les espaces où on attendait que quelqu'un bouge. Il posa une main sur la mâchoire de Daven sans demander la permission parce qu'il pensait que la permission avait été donnée en haut de l'escalier.
Daven le laissa faire trois secondes.
— Korven.
— Hmm.
— C'est Daven qui décide ce soir.
Korven s'arrêta. Pas vexé — quelqu'un qui venait de recevoir une information et qui la traitait. Sa main resta sur la mâchoire de Daven mais sans pression.
— D'accord, dit-il.
— Bon, dit Daven. Tu peux rester là. Tu fais rien tant que je te dis pas quoi faire.
Korven hocha la tête une fois. La main de Daven se referma sur le poignet de Korven et le redescendit lentement le long du cou de Daven, jusqu'à la clavicule, jusqu'au sternum. Korven laissa sa main faire le voyage avec la patience d'un homme qui acceptait l'inversion sans s'en formaliser.
Vrenn observa. Marn sourit. Sael ne respirait pas.
Daven tourna la tête vers Sael.
— Toi.
— Oui.
— T'as quel âge.
— Vingt-six.
— C'est ta première fois avec un oméga militaire.
Sael ouvrit la bouche puis la referma puis hocha la tête.
— D'accord, dit Daven. Approche.
Sael approcha. Sa main droite tremblait toujours mais c'était maintenant quelque chose de différent — pas de la peur, autre chose, le tremblement de quelqu'un qui vit un événement dont il sait qu'il va se le rejouer dans sa tête pendant cinq ans.
— Pose ta main là.
Daven prit la main de Sael et la posa au creux de son dos. La paume tiède contre la peau de Daven. Sael laissa échapper un souffle qu'il avait visiblement retenu depuis le bar.
— Tu bouges pas, dit Daven.
— Je bouge pas.
— Tu respires.
— Je respire.
Daven sourit légèrement et fit signe à Vrenn.
Vrenn s'approcha à son tour avec la précision d'un homme qui n'avait pas l'intention de gaspiller le moindre geste. Il s'arrêta à un mètre. Attendit l'instruction.
Daven apprécia.
— Vrenn.
— Hmm.
— Tu fais quoi quand t'es pas au département.
Vrenn cligna une seule fois — surpris par la question, pas par la situation.
— Daven te demande, dit Daven. C'est important.
— Je lis, dit Vrenn finalement.
— Quoi.
— Histoire militaire surtout.
— De Mars ou d'ailleurs.
— D'ailleurs. Mars c'est mon métier.
Daven tendit la main. Vrenn la prit. Daven la guida — pas vers son corps, vers son visage. Il posa la paume de Vrenn contre sa joue et tint le poignet pour empêcher Vrenn de bouger.
— On va commencer comme ça, dit Daven.
Vrenn ne dit rien. Sa main resta exactement où Daven l'avait posée.
Marn n'avait pas bougé de l'entrée.
Il regardait la scène avec son sourire facile, les bras croisés, parfaitement à l'aise dans une pièce où trois autres hommes étaient déjà en train de toucher l'oméga qui les avait amenés.
— Marn, dit Daven.
— Oui.
— Tu attends.
— Combien de temps.
— Aussi longtemps que je dis.
— D'accord.
Marn s'assit sur la chaise près de la porte. Croisa les jambes. Son sourire ne bougea pas.
Daven nota — et c'était presque la chose la plus intéressante de la soirée — que Marn ne lui demanderait jamais pourquoi. Marn faisait partie de ces hommes rares qui acceptaient les instructions sans avoir besoin de les comprendre. Ça allait être utile plus tard.
Ce qui suivit dura plus longtemps que Daven ne l'avait planifié.
Pas par excès — par méthode. Quatre Alphas, c'était une équation différente d'un seul. Il fallait orchestrer les attentions, gérer les rotations, ne laisser personne hors de la séquence assez longtemps pour qu'il s'ennuie ou s'absente mentalement. Daven appliqua à ça la même rigueur tactique qu'il appliquait à toutes les opérations qu'il dirigeait. Il y avait un objectif. Il y avait des ressources. Il y avait du temps. Il s'agissait juste de bien distribuer.
Korven obéit aux instructions avec la précision d'un homme qui découvrait que se faire diriger n'était pas si désagréable quand celui qui dirigeait savait ce qu'il faisait.
Sael apprit en temps réel. Daven lui montra des choses qu'il faudrait à Sael cinq ans pour comprendre lui-même.
Vrenn — Vrenn surprit Daven. Sous le silence et l'observation, il y avait quelqu'un qui avait pensé à beaucoup de choses pendant beaucoup de soirées en lisant de l'histoire militaire d'ailleurs. Daven le découvrit avec une appréciation qu'il ne s'attendait pas à devoir donner ce soir.
Et Marn — Marn attendit son tour avec le sourire. Quand son tour vint, il était reposé, prêt, et il avait passé quarante minutes à observer ce qui marchait avec les trois autres. Marn fut le plus efficace des quatre.
Daven nota.
À un moment — combien de temps après le début, Daven ne saurait pas le dire, le palier vingt-six avait passé quatre heures du matin quelque part — il se retrouva au centre du lit avec quatre corps autour de lui, et il pensa brièvement à Sekhar.
À la tente. Aux quatorze hommes. Aux onze minutes de comptage.
Daven n'avait pas regardé jusqu'à la fin à Sekhar. Daven avait participé. Daven avait toujours participé. C'était l'autre partie de l'histoire qu'il n'avait pas raconté à Marn dans l'escalier — pas parce que c'était un mensonge, parce que c'était une information privée qu'il ne donnait qu'à ceux qui méritaient de la recevoir.
Aucun des quatre Alphas dans son lit ce soir ne le méritait encore.
Mais l'un d'eux pourrait. Plus tard. Daven s'était toujours réservé la possibilité que quelqu'un fasse l'effort.
— Daven.
C'était Korven. La voix plus basse qu'au bar. La main de Korven sur le ventre de Daven, la chaleur de sa paume, ses doigts qui dessinaient quelque chose qui n'était pas un message militaire.
— Hmm.
— L'histoire de la tente.
— Quoi.
— Tu participais ou tu regardais.
Daven le regarda dans la lumière orange filtrée qui entrait par la fenêtre.
— Pourquoi tu demandes maintenant.
— Parce que c'est important.
— Pour qui.
— Pour moi.
Daven prit une seconde. Considéra. Décida.
— Je participais, dit-il.
Korven hocha la tête comme s'il avait reçu une information qu'il avait su qu'il recevrait.
— Tu m'as laissé poser la question.
— Tu l'as posée correctement, dit Daven.
L'aube arriva par la fenêtre orange.
Vrenn dormait en travers du lit avec une jambe sur le mollet de Daven. Sael dormait roulé en boule contre l'épaule de Daven avec la naturalité d'un chat qui a décidé que cet endroit était son territoire. Marn dormait sur le côté avec son sourire qui ne s'effaçait pas même dans le sommeil — Daven ne savait pas comment c'était possible mais Marn était comme ça, son visage souriait en permanence et personne dans l'appartement n'allait demander d'explication.
Korven ne dormait pas.
Il était assis au bord du lit, le dos contre la tête de lit, et il regardait Daven avec cette qualité d'attention qui n'avait jamais bougé depuis le bar.
— Tu reviens, dit Daven.
— Si tu veux.
— Je veux.
— D'accord.
Korven se rallongea. Posa une main sur la hanche de Daven. Ferma les yeux.
Daven resta éveillé un moment.
Quatre corps autour de lui. Quatre respirations différentes. Le palier vingt-six qui commençait son cycle de réveil quelque part en bas. La lumière orange qui virait progressivement vers l'orange légèrement plus pâle qui annonçait que la ville recommençait à exister.
Daven pensa à Sekhar.
Daven pensa à la tente.
Daven pensa qu'à un moment donné, dans les semaines à venir, Korven allait revenir. Korven seul. Et que ce soir-là Daven raconterait le reste de l'histoire de la tente — pas les onze minutes de comptage, pas les quatorze hommes, mais le bout du milieu, celui où Daven avait découvert que diriger valait mieux que participer ou regarder. Que la troisième option existait. Que c'était ça en fait, son métier dans l'armée, depuis toujours.
Pas combattre. Pas observer.
Diriger ce qui se passait pendant que les autres pensaient avoir le contrôle.
Korven respirait régulièrement maintenant.
Daven ferma les yeux.
Quelque part dans le palier vingt-six, un commerce ouvrait sa grille. La ville recommençait. Daven dormit deux heures et se réveilla parfaitement à l'heure pour son quart de huit heures, parce que c'est ce qu'on faisait dans l'armée du nord, et parce que c'était ça, finalement, la chose à savoir sur les omégas militaires :
Ils géraient mieux les nuits que les Alphas.
Tous les Alphas finissaient par l'apprendre.
Pas un seul ne l'oubliait.