La lumière hésita.
Une fois.
Puis deux.
Marcus leva les yeux.
Koreli aussi.
Soren continua de manger.
Eidan ne bougea pas.
Ils étaient quatre à table.
Ça arrivait rarement.
Marcus à droite d’Eidan.
Koreli en face.
Soren à gauche.
L’ancien ordre et le nouveau séparés par un plat de légumes rôtis que personne ne touchait.
Personne n’avait demandé pourquoi Eidan les avait réunis.
Soren avait seulement demandé où s’asseoir.
Eidan avait montré une chaise.
C’était suffisant.
La lumière hésita une troisième fois.
Puis tout s’éteignit.
La ventilation.
Les panneaux.
Les communications.
Les systèmes de température.
Le bruit des conduits.
Cette vibration presque imperceptible du palais qu’on cessait d’entendre après quelques années et qu’on remarquait seulement lorsqu’elle disparaissait.
Tout.
Marcus se leva.
— Reste assis.
Marcus regarda Eidan.
— Le palais vient de perdre l’alimentation.
— J’ai remarqué.
— Les secours aussi.
— Oui.
Marcus resta debout.
— Marcus.
Il se rassit.
La lumière d’urgence ne vint pas.
C’était ça qui rendait la situation intéressante.
Koreli posa sa fourchette.
— Ça, c’est pas normal.
— Non, dit Eidan.
Soren sourit.
Marcus l’entendit dans sa voix.
— Quoi.
— Rien.
— Soren.
— J’aime seulement les moments où les systèmes parfaits font quelque chose qu’ils sont pas supposés faire.
Koreli tourna la tête vers lui.
— Tu attends ça depuis combien de temps?
— Quatre ans.
Marcus se leva encore.
Cette fois Eidan ne l’arrêta pas.
Il marcha jusqu’à la fenêtre.
Regarda dehors.
Puis resta là.
Koreli le vit.
— Quoi.
Marcus posa une main sur le verre.
— Je vois rien.
— Il fait noir, dit Soren.
— Non.
Marcus se rapprocha.
— Je vois rien.
Koreli vint jusqu’à lui.
Velmoren aurait dû être là.
Même sans alimentation.
Les tours.
Les niveaux.
Les lumières de secours.
Le ciel rouge.
Quelque chose.
Il n’y avait rien.
Pas du noir.
Une absence.
Koreli regarda Eidan.
— Viens voir.
— Je sais.
Soren arrêta de sourire.
— Tu sais quoi.
Eidan leva les yeux.
— Mars est plus là.
Personne ne répondit.
Marcus regarda Eidan.
— Comment tu sais.
Eidan réfléchit.
— Je la sens plus.
Soren fronça les sourcils.
— Tu sens Mars normalement?
Un silence.
— Apparemment.
Quelqu’un frappa à la porte.
Une fois.
Marcus sortit son arme.
Deux coups.
Puis trois.
Marcus s’approcha.
— Qui est là?
Rien.
Il posa la main sur la poignée.
Regarda Eidan.
— Pourquoi tu me regardes? dit Eidan.
— C’est ton palais.
— Là, j’en suis moins certain.
Marcus ouvrit.
Il n’y avait pas de couloir.
Il y avait une plage.
Soren regarda.
— Non.
Du sable blanc commençait exactement au seuil.
Une mer derrière.
Bleue.
Calme.
Deux lunes dans le ciel.
Une brise entra dans la salle.
La nappe bougea.
Ça sentait le sel.
Marcus resta la main sur la poignée.
— Eidan.
— Oui.
— Il y a une mer derrière ta porte.
— Oui.
— Sur Mars.
Eidan regarda dehors.
— Apparemment pas.
Koreli s’accroupit.
Toucha le sable.
Le frotta entre ses doigts.
Le sentit.
— Réel.
Soren la regarda.
— C’est ton analyse complète?
Koreli lui lança le sable au visage.
Soren ferma les yeux.
Marcus regarda Koreli.
Eidan détourna la tête.
Ses épaules bougèrent.
Koreli le vit.
— Tu viens de rire?
— Non.
— T’as ri.
— Absolument pas.
Soren essuya sa joue.
— Excellent. La civilisation disparaît et le Vecmus rit parce que Koreli me lance du sable.
Ils sortirent.
Aucune raison.
Mais ils sortirent.
Marcus en premier.
Koreli ensuite.
Soren.
Puis Eidan.
Dès qu’Eidan franchit le seuil, la salle disparut derrière eux.
Complètement.
Il n’y eut plus qu’une falaise noire.
Marcus se retourna.
— Bon.
Soren regarda la falaise.
— Ça, je l’avais pas prévu.
— Tu prévois souvent des plages dans tes conspirations? demanda Koreli.
— Seulement les importantes.
Ils marchèrent.
Personne ne savait vers quoi.
Marcus gardait son arme.
Koreli avait encore sa serviette de table dans la main.
Soren avait du sable dans les cheveux.
Eidan avait pris son verre.
Koreli le remarqua après une centaine de mètres.
— T’as apporté ton verre.
— Oui.
— Pourquoi.
— J’avais pas fini.
Koreli hocha la tête.
Ça faisait partie des choses raisonnables maintenant.
Soren retira ses bottes.
Marcus le regarda.
— Quoi.
— On est peut-être morts.
— Non.
— On est peut-être dans une anomalie dimensionnelle sans retour.
— Peut-être.
— Je refuse de vivre une anomalie dimensionnelle avec du sable dans mes bottes.
Il retira la deuxième.
Marcha dans l’eau.
Eidan le regarda.
Quelque chose passa dans son visage.
Koreli le vit.
— Vas-y.
— Quoi.
— T’as envie.
— Non.
— Eidan.
Il regarda la mer.
Puis Marcus.
Marcus haussa les épaules.
— Fais ce que tu veux.
Eidan resta immobile.
— C’est rare qu’on me dise ça.
— Profites-en.
Eidan enleva ses chaussures.
Puis ses chaussettes.
Il plia les chaussettes.
Soren le regarda depuis l’eau.
— Sérieusement?
— Quoi.
— Tu plies tes chaussettes.
— Oui.
— Dans une autre dimension.
— Elles restent des chaussettes.
Soren regarda Koreli.
— C’est lui qui dirige Mars.
— Techniquement, on le laisse pas vraiment faire.
Marcus entra dans l’eau.
Seulement parce qu’il refusait de rester seul sur la plage à surveiller quatre paires de chaussures.
C’est ce qu’il se dit.
Koreli entra aussi.
L’eau était chaude.
Beaucoup trop agréable.
Ils restèrent là.
Quatre personnes dans une mer qui n’existait pas.
Le royaume quelque part derrière eux.
Ou nulle part.
— On raconte ça? demanda Soren.
— Non, dit Marcus.
— Personne nous croirait, dit Koreli.
— C’est pas pour ça.
Koreli le regarda.
— Pourquoi alors.
Marcus regarda la mer.
— J’ai pas envie de remplir le rapport.
Koreli rit.
Un vrai rire.
Très court.
Elle mit une main devant sa bouche.
Trop tard.
Soren sourit.
— Voilà.
— Quoi.
— Je savais que vous étiez tous détraqués.
Eidan continua d’avancer.
L’eau lui arriva à la taille.
Puis à la poitrine.
Marcus fronça les sourcils.
— Eidan.
— Oui.
— Tu sais nager?
Silence.
Eidan s’arrêta.
— Non.
Marcus ferma les yeux.
— Reviens.
— Je touche le fond.
— Reviens quand même.
— Pourquoi.
— Parce que je refuse d’expliquer que le Vecmus s’est noyé dans une mer qui existe pas.
Soren leva un doigt.
— Personnellement—
— Toi, tais-toi.
Eidan revint.
Marcus lui prit le poignet pour les derniers mètres.
Pas nécessairement.
Mais suffisamment pour qu’Eidan le laisse faire.
Koreli regarda.
Soren aussi.
Marcus le vit.
— Quoi.
— Rien, dit Koreli.
— Vous me regardez.
— Oui.
Soren sourit.
— C’est adorable.
Marcus lâcha immédiatement Eidan.
Eidan reprit sa main.
Marcus regarda leurs doigts.
— Qu’est-ce que tu fais.
— Je sais pas nager.
— Tu touches le fond.
— Pour l’instant.
Marcus le fixa.
Eidan avait parfaitement réussi à produire un visage neutre.
Marcus connaissait ce visage.
— Tu te fous de moi.
— Jamais.
— Eidan.
— Marcus.
Soren entra dans l’eau jusqu’aux épaules pour cacher son sourire.
Le soleil descendit.
Personne ne savait depuis combien de temps ils étaient là.
Une heure.
Six.
Quelques minutes.
Koreli s’assit dans l’eau peu profonde.
Soren s’allongea sur le dos.
Marcus resta debout.
Eidan aussi.
Puis quelque chose apparut au loin.
Vert.
Très loin.
Sous l’eau.
Koreli se releva.
Marcus avait déjà sorti son arme.
— Vous voyez ça?
— Oui.
La lumière approchait.
Lentement.
Pas à la surface.
Sous la mer.
Une masse diffuse.
Comme une forêt lumineuse qui pousserait horizontalement sous l’eau.
Des filaments devinrent visibles.
Puis des branches.
Ou des racines.
Ou des nerfs.
Soren recula.
— J’aime moins ça.
Marcus pointa son arme.
Eidan le regarda.
— Ça servira à rien.
— Je sais.
— Alors pourquoi.
Marcus regarda le vert.
— Ça me donne une forme.
Les filaments atteignirent la plage.
Passèrent entre leurs pieds.
Remontèrent sur le sable.
Se séparèrent autour des chaussures pliées d’Eidan.
Puis s’arrêtèrent.
Tous.
La mer entière devant eux resta verte.
Immobile.
Une voix parla derrière eux.
— Vous avez fini?
Une femme était assise sur le sable.
Vieille.
Cheveux gris.
Pieds nus.
Elle tenait les chaussures d’Eidan sur ses genoux.
Personne ne l’avait vue arriver.
Eidan la regarda.
— Vous avez mes chaussures.
— Oui.
— Pourquoi.
— Elles étaient là.
— Elles étaient à moi.
La femme les regarda.
— Elles le sont encore.
Soren ouvrit la bouche.
Koreli leva un doigt.
Pas maintenant.
Il referma la bouche.
La femme les observa.
Marcus.
Koreli.
Soren.
Eidan.
— Vous êtes compliqués.
— On nous l’a déjà dit, répondit Koreli.
— Non.
Elle secoua la tête.
— Vous pensez que vous êtes compliqués.
Soren inspira.
Koreli lui marcha sur le pied.
— On peut rentrer? demanda Marcus.
— Oui.
Réponse immédiate.
Koreli regarda Marcus.
Marcus la regarda.
— Quoi.
— Rien.
La femme regarda Eidan.
— Et toi?
Eidan regarda la mer.
Longtemps.
— Je sais pas.
Marcus tourna la tête.
Soren aussi.
Koreli non.
Elle regardait la femme.
La femme sourit.
— Voilà.
Eidan fronça les sourcils.
— Voilà quoi.
— Rien.
Eidan montra la mer verte.
— Qu’est-ce que c’est.
— Des choses qui poussent.
— Quelles choses.
— Celles qui ont trouvé comment.
Eidan resta silencieux.
Koreli sentit quelque chose.
Pas dans l’air.
Dans sa mémoire.
Une idée.
Elle venait d’avoir une idée.
Elle essaya de la retenir.
Plus elle essayait, moins elle savait ce qu’elle retenait.
— Attendez.
La femme la regarda.
— Oui.
— On s’est déjà vues?
— Probablement.
— Où.
— Pas ici.
— Alors où?
La femme sourit.
— Vous posez toujours la mauvaise question juste avant de comprendre.
Koreli fit un pas vers elle.
La plage disparut.
Les lumières revinrent.
Bleues.
Stables.
La ventilation.
Les panneaux.
Les communications.
Le bruit des conduits.
Le palais tout entier reprit sa respiration.
Ils étaient quatre autour de la table.
Assis.
Exactement comme avant.
Personne ne parla.
Le plat était encore chaud.
La fourchette de Koreli était dans sa main.
Marcus regarda ses bottes.
Sèches.
Eidan regarda son verre.
Toujours à moitié plein.
Soren passa une main dans ses cheveux.
Quelque chose tomba sur la table.
Un grain de sable.
Ils le regardèrent.
Longtemps.
Soren posa le doigt à côté.
— Donc—
— Non, dit Marcus.
— J’ai rien dit.
— Tu allais.
— Oui.
Koreli prit le grain.
Le roula entre son pouce et son index.
Blanc.
Très fin.
Réel.
Eidan reprit ses couverts.
Marcus le regarda.
— Sérieusement?
— Quoi.
— Tu continues à manger.
— Le souper va refroidir.
Soren regarda Koreli.
Koreli regarda Marcus.
Marcus regarda Eidan.
Puis ils recommencèrent à manger.
Trois jours plus tard, Koreli fit analyser le grain de sable.
Elle ne dit pas d’où il venait.
Silice.
Calcium.
Sels marins.
Matière organique inconnue.
Une note terminait le rapport.
**Contamination probable.**
Koreli la lut deux fois.
Ferma le dossier.
Cette nuit-là, Eidan trouva du sable dans ses chaussures.
Il ne dit rien.
Marcus non plus.
Soren écrivit quinze pages.
Puis les brûla.
Quelque part très loin de Mars.
Ou très près.
Ou exactement dessous.
Une femme aux cheveux gris marchait sur une plage blanche.
La marée verte effaçait quatre séries d’empreintes.
Elle s’arrêta devant celle d’Eidan.
Puis devant celle de Koreli.
Elle sourit.
— Compliqués.
La mer continua de pousser.