XII

La tente

Le silence après une victoire avait une texture particulière.

Pas le silence de l’avant — celui-là était tendu, habité, plein de ce qui n’était pas encore arrivé. Celui-ci était vide d’une façon différente. Comme une pièce dont on aurait retiré tous les meubles sans avertissement.

Marcus lisait.

La membrane de la tente avait baissé sa luminosité avec la nuit. Il n’y avait pas de lampe. Une bande pâle courait simplement au-dessus de lui, assez forte pour le garder éveillé, assez faible pour laisser Eidan dormir s’il en avait été capable.

Le rapport de la sécurité intérieure était arrivé en fin d’après-midi avec le dernier paquet de données synchronisé depuis le royaume.

Marcus l’avait gardé pour le soir.

Il le parcourait maintenant lentement, faisant défiler les incidents d’un doigt, comme on lit quelque chose dont on connaît déjà la fin.

Les incidents augmentaient.

Pas des troubles politiques, pas des attentats — des chamailles.

Des voisins qui se disputaient pour des bornes de terrain qu’ils acceptaient depuis trente ans. Des frères qui se rappelaient des dettes anciennes. Des veufs qui réclamaient des biens qu’ils n’avaient jamais possédés.

La sécurité intérieure était débordée par le volume — pas par la gravité, par le nombre.

Comme si toute une population avait simultanément retrouvé une mémoire qu’elle n’avait pas su qu’elle avait perdue.

Marcus ferma le rapport.

L’affichage disparut.

Eidan regardait le plafond de la tente.

— Tu dors pas, dit Marcus.

— Non.

Marcus ne demanda pas pourquoi.

Les pourquoi d’Eidan menaient rarement où on pensait.

Il posa l’interface sur la tablette basse entre les deux couchettes. Elle s’éteignit complètement lorsqu’il retira sa main.

Il se retourna sur le côté, regarda le profil qu’il connaissait mieux que le sien maintenant, et attendit.

— Je me demande comment c’est, dit Eidan. Le royaume. En ce moment.

Marcus aurait pu mentir.

Le rapport était à un mètre de sa main.

— Agité, dit-il. Plus qu’à l’habitude.

— Agité comment.

— Les gens se chicanent. Pour rien. Pour des choses anciennes.

Eidan ne répondit pas tout de suite.

Le système thermique corrigea quelque chose dans la tente. Un souffle passa quelques secondes dans les parois puis disparut.

— On est loin, dit Eidan.

Marcus attendit.

— Oui.

— Depuis longtemps.

— Oui.

Eidan continuait de regarder le plafond.

— Cent quarante-sept kilomètres.

Marcus tourna légèrement la tête vers lui.

— Quoi.

— La portée théorique.

Marcus regarda de nouveau devant lui.

— On est beaucoup plus loin que ça.

— Oui.

— Depuis des semaines.

— Oui.

Le silence revint.

Marcus pensa au rapport.

Les bornes de terrain.

Les dettes.

Les veufs.

Des choses anciennes.

— Tu penses que c’est ça.

Eidan prit quelques secondes avant de répondre.

— Je pense que c’est une possibilité.

Marcus fronça légèrement les sourcils.

— Une possibilité.

— Oui.

— Tu sais pas.

— Non.

Quelque chose dans la réponse le dérangea davantage que s’il avait dit oui.

Marcus resta silencieux.

Au-dehors, quelque chose passa au-dessus du camp. Pas un appareil qu’il reconnut au son. Une vibration courte traversa la membrane, fut absorbée par les ancrages et disparut.

— Et si c’est ça ? demanda Marcus.

Eidan tourna enfin les yeux vers lui.

— Alors on apprend quelque chose.

— Quoi.

— Je sais pas encore.

Marcus détestait cette réponse.

Pas parce qu’elle était mauvaise.

Parce qu’elle était honnête.

Il reprit l’interface.

Le rapport reparut exactement à l’endroit où il l’avait laissé.

Il relut les incidents.

Un nom.

Une querelle ancienne.

Une propriété contestée.

Une femme affirmant qu’une pièce de sa maison avait appartenu à sa sœur alors que les registres n’indiquaient aucune sœur.

Marcus s’arrêta.

— Ils se souviennent peut-être.

Eidan ne répondit pas.

— C’est ce que tu penses ?

— Peut-être.

— De choses qu’ils avaient oubliées.

— Peut-être.

Marcus ferma de nouveau le rapport.

— Ou ils deviennent juste fous.

— Peut-être.

Marcus eut un petit rire sans humour.

— T’es utile ce soir.

— Je fais ce que je peux.

Le silence dura un moment.

— Est-ce qu’ils sont... mieux ? demanda Marcus.

Eidan le regarda.

— Maintenant ?

Marcus chercha ses mots.

— Comme ça.

— Agités ?

— Non.

Il s’arrêta.

La question avait été claire une seconde plus tôt.

Elle ne l’était plus.

— Sans.

Eidan ne demanda pas sans quoi.

Il regarda de nouveau le plafond.

— Je sais pas, dit-il. C’est la question honnête.

— Tu aurais pu mentir.

— Oui.

Marcus se demanda pourquoi il ne l’avait pas fait.

Puis il se demanda si c’était une pensée normale.

Puis il perdit le fil.

La ventilation changea encore légèrement.

L’air demeura exactement à la même température.

— Marcus.

— Quoi.

— Si on était ailleurs.

Marcus attendit.

— Dans un endroit où le bouclier existe pas.

Marcus ne répondit pas.

— Est-ce que tu resterais ?

La question était posée comme une question géographique.

Comme on demande si quelqu’un préfère le nord ou le sud.

Eidan regardait toujours le plafond, pas lui.

Marcus chercha la réponse.

Elle était là, quelque part, évidente — elle devait être évidente, la question était simple — mais chaque fois qu’il croyait la tenir elle se dérobait, remplacée par une autre question qu’il ne comprenait pas tout à fait.

Il pensa à la première année.

Aux banquets.

À la chambre d’Eidan.

À la guerre.

Il pensa au fait qu’il ne savait plus exactement à quel moment certaines choses étaient devenues normales.

— Je sais pas ce que ça veut dire, dit-il finalement.

Eidan tourna la tête vers lui pour la première fois depuis longtemps.

— C’est la réponse honnête, dit-il.

Il n’y avait pas de reproche dedans.

Pas de tristesse non plus, exactement.

Quelque chose de plus vieux que les deux.

Marcus voulut dire autre chose — il ne savait pas quoi — mais Eidan avait déjà refermé les yeux.

La membrane de la tente diminua encore sa lumière.

Dehors, l’empire du sud brûlait doucement dans la nuit.

— FIN DU CHAPITRE —