Le bain

Fragment retrouvé d'un univers parallèle

Marcus n'avait pas demandé pourquoi il y avait un bain dans la tente.

C'était la deuxième chose qui n'avait pas de sens. La première c'était le Drakveng assis dedans, en armure complète, qui le regardait entrer sans bouger.

L'eau fumait. L'odeur était minérale.

— Tu es prisonnier, dit Marcus.

— Oui.

— Tu es dans mon bain.

— Oui.

Le Drakveng ne donna pas d'autre information. Sa voix sortait du casque avec un léger délai métallique, comme si elle traversait plusieurs couches avant d'arriver. La crête-lame du heaume montait jusqu'au toit de la tente. Les spirales gravées sur la cuirasse cuivre captaient la lumière des lampes à huile et la renvoyaient en cercles concentriques qui bougeaient quand il respirait.

Marcus posa son uniforme sur la chaise.

——

Il entra dans le bain.

L'eau était trop chaude. Pas désagréable — trop chaude au sens où on remarquait que c'était une décision. Quelqu'un avait fait chauffer cette eau précisément à cette température. Marcus s'assit en face du Drakveng à deux mètres dans la baignoire de pierre.

Ses augmentations enregistrèrent la température et envoyèrent le rapport habituel à son système nerveux. Marcus classa le rapport sous information et l'ignora.

— Tu enlèves pas l'armure.

— Non.

— Jamais.

— Non.

——

Le Drakveng se rapprocha dans l'eau.

Pas vite — la cuirasse était lourde, l'eau résistait, ses mouvements avaient cette qualité ralentie des choses qui pesaient leur poids réel sous le métal. Il traversa les deux mètres avec la lenteur d'une procession funéraire.

Marcus ne bougea pas.

C'était la troisième chose qui n'avait pas de sens — il aurait dû bouger. Le Drakveng était un prisonnier de guerre dans une armure complète à un mètre maintenant de son commandant nu dans un bain. Son système d'évaluation tactique aurait dû s'allumer. Il s'allumait pour beaucoup moins que ça d'habitude. Là — rien.

Le Drakveng leva une main gantelée et la posa sur la cuisse de Marcus sous l'eau.

Le métal était froid malgré l'eau chaude.

——

— Vous chantiez, dit Marcus.

— Oui.

— Pour qui.

— Pour ceux qui nous attendent de l'autre côté.

— Tu y crois.

Le casque ne bougea pas. Mais Marcus eut l'impression — sans pouvoir le prouver — qu'il y avait un sourire en dessous.

— Maintenant, dit le Drakveng, je le vois.

La main gantelée remonta.

——

La paume de métal froide sur le bas du ventre de Marcus. Puis plus bas. Le Drakveng ne demanda rien — il prenait ce qu'il voulait avec la même cohérence absolue que toute son armée avait montrée sur le champ de bataille. Ne reculer jamais. Avancer même à soixante pour cent de pertes. Continuer à avancer.

La main se referma.

Marcus laissa sa tête tomber en arrière contre le rebord de pierre de la baignoire et entendit un son sortir de sa propre gorge qu'il ne reconnut pas.

— Commandant, dit le Drakveng.

— Oui.

— Tu n'as pas dit non.

— Non.

— Tu vas dire non ?

— Non.

Le Drakveng commença à bouger la main.

——

L'autre gantelet vint se poser sur la nuque de Marcus.

Le métal froid sur la peau chaude à la jonction de la mâchoire et du cou — exactement où ses augmentations couraient sous la peau. Le Drakveng pressa et Marcus sentit ses augmentations répondre. Pas par stress. Autre chose. Un signal qu'il ne savait pas que son corps connaissait, qui descendit le long de sa colonne vertébrale comme une décharge lente et chaude.

Il ouvrit les yeux.

Le casque était à dix centimètres du sien. La crête-lame avait coupé la lumière des lampes à huile en deux et un de ces deux faisceaux tombait pile sur les yeux de Marcus, l'aveuglant à moitié. Il vit les spirales gravées de la cuirasse à travers la lumière et il aurait juré qu'elles tournaient.

Pas une métaphore. Elles tournaient.

— Qui es-tu, dit Marcus.

— Un Drakveng.

— Lequel.

Un silence. La main sous l'eau continuait son travail avec la régularité de quelqu'un qui n'avait pas l'intention de s'arrêter.

— Tous, dit le Drakveng.

Marcus voulut répondre quelque chose mais le Drakveng avait choisi ce moment précis pour serrer un peu plus fort et le son qui sortit de Marcus à ce moment-là n'était plus un mot.

——

Le Drakveng le retourna.

Pas violemment — avec la même lenteur procédurale qui caractérisait tout ce qu'il faisait, mais sans qu'on puisse négocier le mouvement. Marcus se retrouva face au rebord de pierre, les paumes à plat sur la dalle humide, le Drakveng derrière lui dans l'eau qui clapotait maintenant contre ses reins.

Il sentit la cuirasse contre son dos. Le métal cuivre brûlant cette fois — chauffé par l'eau? par autre chose? — et les jointures gravées qui pressaient sur sa peau en creusant des motifs.

— Commandant.

— Oui.

— L'armurier qui a fait ça a laissé des espaces.

— Je sais. J'ai vu pendant la bataille.

— Tu as vu de loin.

— Oui.

— Tu vas voir de près.

——

Ce qui suivit ne ressemblait à rien que Marcus connaissait.

L'armure ne se retirait pas — mais elle était construite pour bouger. Chaque articulation, chaque jointure, chaque section de cuirasse avait été calculée par un armurier qui n'avait peut-être pas pensé à ça précisément mais qui avait laissé exactement assez d'espace pour que ça devienne possible. Le Drakveng prit Marcus à travers les espaces de son armure. La peau du Drakveng — quelle peau, Marcus ne le sut pas, il ne la voyait pas, il la sentait seulement — était brûlante là où elle touchait. Tout le reste était métal froid, métal gravé, métal qui appuyait sur Marcus avec la précision de quelque chose qui avait été conçu pour ça depuis le début même si personne n'avait osé l'écrire dans les manuels d'armurerie.

Marcus comprit en quelques minutes que l'armure n'était pas une protection.

C'était l'instrument.

——

Il y avait du saxophone quelque part.

Marcus n'avait pas remarqué quand ça avait commencé. La musique venait de derrière la cloison de toile — un saxophone seul, lent, des accords qui ne se résolvaient pas, le genre de musique qu'on entendait dans les bars des paliers commerçants de Velmoren à trois heures du matin. Personne n'avait expliqué pourquoi il y avait un saxophoniste dans une tente de campagne à Sekhar.

Personne n'avait expliqué la baignoire de pierre non plus.

Marcus arrêta de chercher des explications. Le Drakveng avait une main sur sa hanche et l'autre sous sa gorge et son armure pressait contre toute la longueur de son dos et Marcus comprenait pour la première fois depuis longtemps pourquoi les Drakveng chantaient en marchant.

Ils avaient une bonne raison de chanter.

——

— Commandant.

— Hmm.

— Tu fais beaucoup de bruit.

— Je sais.

— Les sentinelles vont entendre.

— Probablement.

— Tu veux que j'arrête.

— Non.

Le Drakveng ne s'arrêta pas. Le saxophone monta d'une note et resta là, suspendu, pendant que Marcus prenait une décision sur ce qu'il allait faire avec son rang de commandant en chef de l'armée du royaume si on l'entendait depuis l'extérieur de la tente. Il décida qu'il ne ferait rien. Il décida qu'il avait été à moitié ailleurs pendant la bataille et qu'il voulait pour une fois être complètement ici dans son propre corps avec un ennemi qui ne s'enlevait pas et un saxophone qui ne se résolvait pas et une baignoire qui n'avait pas de raison d'exister.

Il fit un bruit qui aurait été clairement audible depuis l'extérieur de la tente.

Le Drakveng accéléra légèrement.

——

Plus tard — combien de temps plus tard, Marcus ne saurait pas le dire — il se rendit compte qu'il pleurait.

Pas de tristesse. Quelque chose de plus simple que ça. Une décompression. Soixante-douze heures de bataille, dix-neuf hommes morts dont il connaissait les noms, cinquante-sept Drakveng tués de sa main, et ce dernier-là qui était entré dans son bain et qui le démontait pièce par pièce avec une armure qui ne s'enlevait pas et une cohérence qui ne s'expliquait pas.

— Ça va, dit le Drakveng. Ce n'est pas une question.

— Je sais.

— Continue.

Marcus continua.

Le Drakveng leva sa main gauche gantelée jusqu'au visage de Marcus et essuya une larme avec le pouce métallique. Le pouce laissa une trace humide qui n'était pas tout à fait de l'eau. Marcus ne demanda pas ce que c'était. Il ouvrit la bouche et le Drakveng y posa le pouce et Marcus le prit comme on prend tout ce qu'on n'a pas demandé mais qu'on accepte parce que la nuit a décidé que c'était ça.

——

Le pouce avait un goût.

De métal, oui. Et d'autre chose — un goût d'huile végétale, de cire de bougie, de sève d'arbre qui n'existait pas sur Mars. Marcus le suça pendant quelques secondes avec la concentration appliquée qu'il mettait à tout ce qu'il prenait au sérieux. Le Drakveng émit un son derrière lui qui sortit du casque déformé, presque un rire, presque autre chose.

— Commandant.

— Hmm.

— Tu sais ce que tu fais.

— Oui.

— Tu en as fait à d'autres.

— Oui.

— Combien.

— Je compte pas.

— Tu comptes les Drakveng.

— C'est différent.

— Non.

——

À la fin il resta dans le bain.

Le Drakveng sortit le premier — toujours en armure, l'eau coulant des jointures comme de petites cascades coordonnées, les spirales qui ne tournaient plus, redevenues décoratives. Il marcha jusqu'à la sortie de la tente et s'arrêta dans l'embrasure.

— Tu reviens, dit Marcus.

— Non.

— Pourquoi.

Le Drakveng se tourna à moitié. La crête-lame coupa la lumière de la lune en deux.

— Parce que demain je vais voir ce qui est de l'autre côté.

— Et ?

— Et je voulais avoir ça d'abord.

Il sortit.

——

Marcus resta dans la baignoire jusqu'à ce que l'eau soit froide.

Le saxophone continuait quelque part. Personne n'expliqua jamais qui le jouait, ni pourquoi il y avait un bain, ni comment un Drakveng en armure complète était entré dans la tente du commandant sans que personne ne le remarque.

Les rapports officiels ne mentionnèrent jamais cette nuit.

Marcus non plus.

Mais soixante-douze heures plus tard, quand le dernier Drakveng tomba sur le champ de bataille avec une entaille profonde au flanc gauche et regarda Marcus dans les yeux pour dire — maintenant je vois ce qui est de l'autre côté — Marcus comprit que c'était la même voix.

Et qu'il avait été dans le bain avec tous les autres aussi.

— FIN —