La plaine de Sekhar sentait le fer.
Pas le sang encore — le sang viendrait, Marcus le savait, il avait appris à lire les batailles avant qu'elles commencent comme d'autres lisaient le ciel avant la tempête. Pour l'instant c'était juste le fer. L'odeur des armures sous le soleil rouge de Mars, des milliers de corps qui attendaient de chaque côté d'une ligne invisible que personne n'avait tracée mais que tout le monde voyait.
L'alloy reflétait la lumière différemment des armures anciennes. Marcus le remarqua en passant devant ses propres lignes — cette qualité bleue subtile qui couvrait maintenant chaque soldat du royaume, du grade le plus bas jusqu'à lui-même. L'armée entière intégrée.
Il était debout sur l'élévation naturelle à l'est, la plateforme de commandement à sa gauche, et il regardait.
Les Drakveng arrivaient depuis le nord en formation serrée — pas la formation d'une armée qui cherche l'avantage tactique, pas des mouvements calculés pour maximiser les pertes de l'ennemi. Ils avançaient comme un seul corps, épaule contre épaule, avec cette cadence particulière qu'on n'entendait pas d'abord avec les oreilles mais avec quelque chose de plus bas dans la poitrine.
Ils chantaient.
Marcus avait entendu parler du chant des Drakveng. Des rapports de terrain, des survivants qui décrivaient ça avec cette façon qu'avaient les gens de parler de choses qu'ils ne savaient pas tout à fait comment nommer. Il avait lu les rapports avec la neutralité d'un homme qui collecte des informations utiles et avait classé chant ennemi sous tactique de démoralisation.
De près c'était autre chose.
Pas de la démoralisation. Pas de la provocation. Quelque chose de plus simple et de plus troublant — des hommes qui marchaient vers ce qui allait probablement être leur mort en chantant comme si c'était exactement là où ils voulaient être.
— Commandant.
Daven — son second, augmentations au niveau sept, dix ans de terrain ensemble — était à sa gauche avec cette raideur dans les épaules qui voulait dire qu'il avait une question qu'il ne savait pas comment formuler.
— Parle.
— Ils chantent pas pour nous. Ils chantent pour leurs morts. Ceux qui les attendent.
Marcus regarda la plaine.
— Je sais.
— Ça change quelque chose?
— Non. Donne le signal dans trois minutes.
La bataille de Sekhar dura quatre jours.
Marcus la dirigea depuis la plateforme de commandement les premières heures — les formations, les retraits calculés, les flancs qui cédaient exactement assez pour attirer les Drakveng dans les positions qu'il avait choisies la veille en regardant des cartes à la lumière bleue de sa tente. Il connaissait le terrain mieux qu'eux. Il avait l'avantage des augmentations, l'avantage du nombre, l'avantage de soldats qui voulaient survivre plutôt que mourir glorieusement.
Et maintenant l'alloy.
Ce qu'il vit dans les premières heures lui fit comprendre quelque chose qu'il n'avait pas anticipé.
Ses soldats prenaient des coups qui auraient été létaux six mois plus tôt. Des lames qui glissaient sur l'alloy au lieu de l'entamer. Des impacts qui auraient brisé un sternum et qui laissaient juste un bleu sous la peau métallique. Les Drakveng frappaient avec toute la force d'hommes qui n'avaient rien à perdre, et l'alloy absorbait ça comme une matière inventée pour exactement ce moment.
Eidan avait conçu l'armure pour les androïdes du nord. Elle protégeait aussi des Drakveng.
Marcus regarda ça pendant deux heures et descendit dans la bataille lui-même parce que rester à distance de quelque chose comme ça lui semblait soudainement une forme de lâcheté qu'il ne pouvait pas se permettre.
Les Drakveng ne reculaient pas.
C'était la donnée centrale, celle que les rapports mentionnaient et que Marcus avait intégrée intellectuellement sans en mesurer les implications pratiques. Quand une armée ordinaire perdait vingt pour cent de ses effectifs elle cherchait une sortie — une retraite, une reddition, un angle de négociation. C'était la logique de la guerre, la logique de gens qui voulaient continuer à exister.
Les Drakveng perdaient vingt pour cent et avançaient.
Perdaient quarante pour cent et avançaient.
Chantaient toujours, moins nombreux, plus fort.
Chaque aube ils revenaient. Moins nombreux. Toujours en chantant.
Il tua cinquante-sept hommes en quatre jours.
Il les compta — pas pendant, après, chaque soir dans sa tente, parce que c'est ce qu'il faisait depuis sa première bataille à vingt-deux ans. Un rituel privé, une façon de ne pas perdre le compte, de ne pas laisser les chiffres devenir abstraits. Cinquante-sept hommes qui avaient marché vers lui en chantant et qui avaient reçu ce qu'ils cherchaient avec une gratitude dans les yeux qui l'avait dérangé plus qu'il ne l'aurait voulu.
Le dernier — un Drakveng jeune, augmentations modestes, une entaille profonde au flanc gauche qui aurait dû l'arrêter — l'avait regardé dans les yeux au moment où Marcus finissait ce qu'il avait commencé et avait dit quelque chose dans la langue des Drakveng.
Il avait demandé la traduction à son interprète ce soir-là.
Maintenant je vois ce qui est de l'autre côté.
Marcus avait renvoyé l'interprète sans répondre.
La victoire fut totale.
Pas de survivants Drakveng — pas parce que Marcus avait ordonné l'extermination, mais parce qu'aucun d'eux n'avait cherché à survivre. Ils avaient combattu jusqu'au dernier avec cette cohérence absolue qui était soit de la folie soit quelque chose d'autre, et Marcus n'avait pas encore décidé dans quelle catégorie ranger ça.
Les pertes du côté du royaume étaient acceptables selon les standards militaires.
Dix-neuf hommes.
Marcus connaissait leurs noms. Il les avait appris avant la bataille, comme il apprenait toujours les noms avant, parce que c'est ce qu'il faisait depuis sa première bataille et qu'il n'avait jamais trouvé de raison suffisante pour arrêter.
Dix-neuf.
Le chiffre l'avait dérangé presque autant que la gratitude dans les yeux des Drakveng. Pas par contraste avec ce qu'il aurait été sans l'alloy — par sa propreté. Une guerre qui produisait dix-neuf morts d'un côté et des milliers de l'autre, ça ressemblait moins à une bataille qu'à un protocole.
Le soir du quatrième jour, dans sa tente, après les chiffres et avant le sommeil qui ne venait pas, Marcus avait pensé à ce que le jeune Drakveng avait dit.
Maintenant je vois ce qui est de l'autre côté.
Il avait tourné ça dans sa tête — pas avec peur, pas avec curiosité philosophique, avec cette qualité d'attention qu'il réservait aux informations qu'il ne savait pas encore comment utiliser mais qui lui semblaient importantes.
Il n'était pas arrivé à une conclusion.
Il avait rangé ça quelque part et était passé à autre chose.
C'est ce que le calcul faisait. Il avançait.