Les onze

Le coin restaurant du Carrefour Laval sentait le sel et la friture froide.

Onze personnes autour de deux tables poussées ensemble. Pas vraiment ensemble — une table de six et une table de cinq avec un espace entre les deux que personne n'avait pensé à fermer complètement. Ça faisait trois heures qu'ils étaient là. Les plateaux avaient été débarrassés depuis longtemps sauf celui de Nadia qui gardait son café comme si le tenir la retenait quelque part.

— Le problème, dit Marc, c'est qu'on règle tout.

Personne ne répondit immédiatement. Sylvie regardait le fond de son verre. Patrick avait les coudes sur la table et fixait le mur de la pizzeria en face comme s'il cherchait une fissure.

— On règle trop, dit finalement Diane.
— C'est pas pareil.
— C'est exactement pareil.

——

Dehors le stationnement du Carrefour s'étendait à perte de vue sous les vapeurs de sodium du soir. Des familles passaient avec des sacs. Un enfant traînait les pieds. Tout ça continuait comme si la conversation autour des deux tables poussées n'était pas en train de décider quelque chose d'irréversible.

— Si on arrête de régler, dit Patrick sans quitter le mur des yeux, qu'est-ce qui se passe ?

— Tout lâche, dit Marc.
— Tout commence, dit le Septième.

——

Le Septième s'appelait Sébastien mais personne ne l'appelait comme ça depuis longtemps. Il avait commandé un café au lait qu'il n'avait pas touché. Il était assis à la jointure entre les deux tables — pas vraiment du côté des six, pas vraiment du côté des cinq, dans l'espace que personne n'avait pensé à fermer.

— T'es en train de dire que c'est toi, dit Nadia.
— Je dis que c'est logique.

— C'est pas la même chose.
— Non, dit Sébastien. Mais dans ce cas-là c'est pareil.

Nadia prit une gorgée de café froid. Sylvie commença à dire quelque chose et s'arrêta. Patrick se retourna enfin vers la table.

——

— T'as l'air correct avec ça, dit Marc.
— Je suis correct avec ça.

— Pourquoi.

Sébastien regarda les deux tables. L'espace entre elles. Les dix visages qui le regardaient avec cette qualité d'attention particulière — pas de la tristesse, pas de l'inquiétude.

Quelque chose de plus vieux que les deux.

— Parce que, dit-il, si je reste là vous allez continuer à régler et rien va jamais commencer. Et vous le savez.

Personne ne dit que c'était faux.

——

Le centre commercial continuait autour d'eux. Une annonce pour une vente au Reitman's. Le bruit lointain d'une fontaine. Deux ados qui riaient de quelque chose dans le corridor.

Diane dit :

— On peut pas te remplacer.
— Je sais.

— On sera plus que dix.
— Je sais.

— C'est moins stable.
— C'est le point, dit Sébastien.

——

Il finit par prendre son café au lait. Le but en trois gorgées. Le reposa.

— Vous allez pas disparaître, dit-il. Vous allez juste être diffus. Présents dans les affaires qui vont trop vite ou pas assez. Les systèmes qui veulent figer. Vous allez reconnaître vos spots.

— Et toi ? dit Patrick.

Sébastien regarda l'espace entre les deux tables.

— Moi je vais devenir le pourquoi, dit-il. La raison pour laquelle quelque chose au lieu de rien.

Un silence.

— C'est heavy, dit Marc.

— C'est logique, dit Sébastien.

——

Ils restèrent encore une heure.

Pas pour changer quoi que ce soit — la décision était prise depuis avant qu'ils arrivent, depuis avant le centre commercial, depuis avant tout ce pour quoi il existait des mots. Ils restèrent parce que c'est ce qu'on fait. On finit son café. On regarde les gens passer dans le corridor. On laisse le moment exister jusqu'à ce qu'il soit fini.

Sébastien laissa un deux dollars sous sa tasse.

Pour rien. Par habitude. Parce que les gestes continuaient même quand les raisons de les faire s'apprêtaient à devenir de la physique.

Il se leva.

— On se revoit pas, dit Diane. Pas vraiment.

— Non, dit Sébastien. Mais vous allez me reconnaître des fois. Dans les affaires qui lâchent au bon moment.

Il remit son manteau.

——

Il sortit du Carrefour Laval par la porte de côté.

Le stationnement était vide à cette heure. Le sodium faisait un bruit de fond régulier, presque rassurant. Sébastien marcha jusqu'au milieu du stationnement et s'arrêta.

Il faisait froid.

Pas désagréable.

Juste froid.

Il pensa — brièvement, sans urgence — que c'était la dernière fois qu'il penserait à quelque chose de particulier.

Après ça ce serait tout en même temps ou rien de séparable. Ce serait la gravité et l'expansion et l'entropie et la mémoire physique et les dix qui continuaient diffus dans les systèmes.

Ce serait tout ce qui commence.

Il expira lentement.

Le parking était tranquille.

Quelque part dans le centre commercial, Nadia finissait son café froid.

— FIN —