XI

Les quartiers de l'empereur

Les gardes étaient partis.

Pas morts — partis. C'était ça qui était étrange. Leurs postes abandonnés proprement, les armes déposées contre les murs comme on pose un verre qu'on a fini. Personne n'avait donné l'ordre. Personne n'en avait eu besoin.

Marcus marchait devant.

——

Le couloir principal du palais sud avait été construit pour impressionner. Trente mètres de large, plafond voûté à dix mètres, colonnes de pierre noire veinée d'or tous les six pas. À l'origine on devait y faire défiler des armées entières, des cortèges diplomatiques, des cérémonies qui voulaient dire quelque chose à quelqu'un. Ce soir il était vide. Le pas de Marcus produisait un écho que la salle renvoyait sans hâte particulière, comme un musée qui s'était habitué à ses propres silences.

Eidan suivait à quelques pas.

Marcus ne se retournait pas pour vérifier où il était. Il le sentait. Le bouclier précédait toujours son corps de quelques secondes — une légère modification de l'air, comme avant la pluie. Marcus avait appris à lire ça la première année, sans pouvoir l'expliquer, et maintenant ça faisait partie de son orientation spatiale au même titre que les murs et les portes.

——

Les fresques étaient encore intactes.

Sur les colonnes, sur les murs, sur le plafond — partout des batailles. Des victoires sud sur des peuples que Marcus ne reconnaissait pas. Des empereurs précédents dans des postures héroïques, le bras levé, le pied sur la nuque d'un ennemi vaincu. Ingann lui-même apparaissait dans la dernière section — plus jeune, plus mince, peint dans un style qui n'avait plus rien à voir avec la pierre fatiguée qui dormait maintenant quelque part au fond du palais.

Marcus ne les regarda pas.

Il connaissait l'effet recherché des fresques de victoire. Il avait été peint dans certaines lui-même, dans le palais d'Eidan, et il savait à quoi ça servait. Ce n'était pas pour les générations futures. C'était pour les visiteurs présents qu'on voulait écraser légèrement avant qu'ils ne rencontrent l'empereur.

L'effet ce soir était nul. Le palais s'écrasait lui-même.

——

Ils traversèrent la salle des audiences.

Vide. Le trône d'Ingann était là, à sa place, sculpté dans un seul bloc de pierre noire — mais il était vide d'une façon qui ne laissait pas de doute sur le fait qu'il l'avait été depuis longtemps. La poussière s'était installée sur les accoudoirs. Pas beaucoup. Suffisamment.

Marcus s'arrêta brièvement.

Eidan ne s'arrêta pas. Il continua de marcher, contourna le trône sans le regarder, et entra dans le couloir qui menait aux quartiers privés. Marcus le suivit après une seconde.

Le masque blanc disparaissait dans la pénombre devant lui.

——

Les portes des quartiers impériaux n'étaient pas verrouillées.

——

Ingann parlait.

Il était assis au centre de la pièce, pas sur son trône — sur le sol, les jambes croisées comme un enfant, entouré de cartes qu'il avait dû arracher aux murs. Les cartes étaient déchirées par endroits, recollées par d'autres avec des morceaux de tissu noués, organisées dans un ordre qui obéissait à une logique qu'aucun stratège n'aurait pu reconnaître. Une carte du nord avait été retournée à l'envers. Une autre du quadrant ouest était couverte de chiffres écrits à la main, en colonnes, par centaines.

— Les lignes du nord tiennent, disait-il à voix basse. J'ai dit que les lignes du nord tiendraient. Vingt-quatre régiments. Vingt-quatre. Si Tervan demande pourquoi je dirai pourquoi. Le froid les retient. Le froid les a toujours retenus. Quelqu'un peut le dire à Tervan.

Il déplaça un caillou sur une des cartes.

— Là maintenant les Drakveng arrivent par l’est. Ils chantent. C'est ce qu'on dit. Quelqu'un peut vérifier s'ils chantent. Si ils chantent c'est pas eux. Si c'est pas eux on a un problème différent. Quelqu'un peut—

Il s'interrompit. Regarda la carte un long moment.

— Quelqu'un peut me dire l'heure.

——

Personne ne répondit.

Il n'y avait personne pour répondre. Marcus se tenait dans l'embrasure de la porte, immobile. Eidan était entré sans bruit et s'était accroupi à distance raisonnable comme on s'accroupit devant un animal qu'on ne veut pas effrayer.

Ingann continua sans avoir reçu la réponse à sa question. Il prit un autre caillou. Le déplaça. Murmura un nom que Marcus ne reconnut pas — quelqu'un qu'Ingann croyait à sa gauche, et à qui il s'adressait avec une familiarité d'ancien stratège qui briefait un subordonné de longue date. Le nom était dit avec affection. La personne n'était pas là.

— Tervan, dit Ingann, tu es trop vieux pour ça. Va dormir. On reprendra demain.

Il fit le geste de tapoter une épaule à sa gauche.

Sa main rencontra l'air.

Il regarda sa main une seconde, comme s'il ne comprenait pas pourquoi elle ne s'était pas posée sur l'épaule attendue. Puis il haussa les épaules, retourna à ses cartes, et changea de sujet sans transition.

— Le sud. Le sud va bien. Le sud va toujours bien. On laisse le sud tranquille et le sud fait sa job. Les Drakveng. Les chants. Quelqu'un peut—

——

Eidan attendait.

Il ne bougeait pas, il ne parlait pas, il était simplement présent dans la pièce avec cette qualité d'attention totale qu'il avait. Marcus avait vu cette posture de nombreuses fois — chez les blessés, chez les mourants, chez les techniciens qui regardaient une machine défaillir sans pouvoir intervenir. C'était la posture qui ne décidait pas. Qui attendait que la chose se déclare elle-même.

Ingann finit par lever les yeux.

Son regard passa sur Marcus sans le voir. Se posa sur Eidan.

Quelque chose traversa son visage — pas de la peur, pas de la reconnaissance. Quelque chose d'antérieur aux deux. La pièce changea d'air sans que Marcus puisse dire ce qui avait changé exactement. Les cartes au sol semblèrent reculer légèrement dans l'attention d'Ingann. Le briefing fantôme s'éteignit. Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés, l'empereur fut présent dans sa propre pièce.

— Tu es venu voir mon empire, dit-il.

Sa voix avait changé. Calibrée. Presque jeune.

— Oui, dit Eidan.

— Il est grand.

— Oui.

——

Ingann hocha la tête lentement.

Pas avec la satisfaction d'un homme qui aurait reçu une confirmation. Avec autre chose. La gravité d'un homme qui aurait dit une chose vraie pour la première fois depuis longtemps, et qui aurait reconnu le poids de l'avoir dite à la bonne personne.

Il retourna à ses cartes.

Le briefing reprit, tranquille, à voix basse. Tervan à qui il fallait dire l'heure. Les Drakveng qui chantaient peut-être. Les lignes du nord. Vingt-quatre régiments. Le froid qui avait toujours retenu.

——

Eidan se redressa.

Il se retourna vers Marcus et tendit la main — paume ouverte, sans rien dire, les yeux calmes.

Marcus comprit.

Il dégaina lentement. Le métal avait la couleur de la pièce — gris, neutre, sans opinion. Il s'avança de trois pas, déposa l'arme dans la main ouverte d'Eidan.

Leurs doigts se touchèrent une seconde.

Eidan referma la main sur l'arme sans la regarder.

Marcus recula d'un pas, salua brièvement — pas Eidan, pas Ingann, le moment lui-même — et sortit.

——

Dans le couloir des audiences, le trône était toujours vide.

Marcus ne le regarda pas. Il ne regarda aucune fresque en repassant. Il marcha à la même cadence qu'à l'aller, droit, le pas régulier d'un homme qui avait fait ce qu'il avait à faire et qui retournait à son poste.

Il sortit du palais par la grande porte centrale.

L'air du dehors était lourd de l'odeur de brûlé qui couvrait le territoire depuis trois jours — une couche dense que les vents légers du soir ne dispersaient pas. Marcus s'arrêta sur le seuil. Respira une fois sans changer d'expression.

——

Derrière lui, à l'intérieur, rien.

Puis toujours rien.

— FIN DU CHAPITRE —