Le ciel n'avait pas toujours été cette couleur.
Marcus s'en souvenait — ou croyait s'en souvenir. Une teinte plus profonde, plus honnête. Le rouge de Mars avait toujours été là, inscrit dans la roche et dans le sang, mais c'était leur rouge. Celui de la guerre et de la sueur et des corps entassés après une victoire. Pas ça.
Pas cette lumière.
Elle arrivait de l'ouest en premier. Une ligne verte à l'horizon qui ne clignotait pas, qui ne vacillait pas — qui avançait. Lente et absolue comme une marée qui n'aurait pas besoin de lune pour se lever. Les capteurs avaient sonné trois heures avant que l'œil nu puisse voir quoi que ce soit. Maintenant, les capteurs ne sonnaient plus.
Les capteurs ne faisaient plus rien du tout.
Marcus était debout sur la plateforme d'observation du Bastion Velmoren — le dernier bastion avait dit quelqu'un ce matin, mais personne n'avait ri. Il avait les mains posées sur le garde-fou de métal froid et il regardait les lumières progresser dans le ciel comme si elles avaient tout leur temps. Comme si elles savaient qu'il n'y avait nulle part où aller.
Derrière lui, ce qui restait de son armée attendait.
Environ trois cents hommes. Peut-être moins maintenant — il avait arrêté de compter après que le bataillon Est avait cessé de répondre aux communications. Trois cents Alphas augmentés, blindés, entraînés pour des décennies à repousser tout ce que l'univers pouvait envoyer contre Mars.
L'univers avait finalement envoyé quelque chose qu'on ne pouvait pas repousser.
On appelait ça le Deadlock dans les textes anciens.
Le Grand Arrêt.
Marcus avait cru toute sa vie que c'était une métaphore — une façon poétique de parler de la défaite totale, du moment où une civilisation épuisée cessait simplement de se battre. Il avait tort. C'était littéral. La green goo ne tuait pas. Elle convertissait. Elle prenait ce qui existait et le transformait en elle-même, molécule par molécule, sans hâte, sans cruauté, sans aucune intention que la pure expansion.
Ce n'était pas une invasion.
C'était une digestion.
Eidan
Le nom arriva dans sa tête sans prévenir, comme il arrivait souvent depuis des mois. Depuis le début, peut-être — depuis le premier jour où Marcus avait compris ce que signifiait réellement être choisi par le Vecmus. Pas une distinction. Pas un honneur politique qu'on pouvait accepter avec une inclinaison de tête et ranger dans un tiroir.
Une gravité.
Il n'avait pas pu s'en empêcher. Malgré Koreli, malgré les années, malgré tout ce qu'un homme raisonnable aurait raisonnablement opposé à ce qui n'avait rien de raisonnable.
Mais on ne s'éloignait pas d'Eidan. On croyait s'éloigner et puis on réalisait qu'on avait simplement changé la forme de sa proximité.
Marcus ne savait pas où il était en ce moment. Quelque part dans le Bastion — il l'avait sentie tout à l'heure, cette chaleur diffuse dans la poitrine qui indiquait qu'Eidan était proche, vivant, encore intact dans un monde qui se décomposait. Le Vecmus protégeait dans un rayon de plusieurs kilomètres. Tant qu'Eidan respirait, les lumières n'avançaient pas tout à fait aussi vite.
Tant qu'Eidan respirait.
Koreli était partie il y a six semaines sur un vaisseau d'évacuation avec les dernières femmes du royaume.
Marcus l'avait regardée monter à bord sans trouver les mots justes — et le pire, c'est qu'il n'était pas sûr que les mots justes n'aient jamais existé entre eux. Elle avait posé sa paume sur sa joue une dernière fois. Froide et douce et étrangère comme quelque chose qu'on tient trop fort et qu'on perd quand même.
Elle avait su. Il ne lui avait jamais dit — il ne s'était jamais dit à lui-même — mais elle avait su.
Les lumières dans le ciel étaient proches maintenant.
Belles, objectivement. Marcus pouvait comprendre pourquoi les anciens textes avaient cherché des métaphores poétiques pour les décrire — aurores, floraisons, révélations. Il y avait quelque chose d'hypnotique dans cette progression silencieuse et totale.
Quelque chose qui donnait envie de rester immobile et de regarder jusqu'à la fin.
Des pas derrière lui.
Il n'avait pas besoin de se retourner pour savoir.
La chaleur dans sa poitrine s'intensifia — pas douloureuse, jamais douloureuse. Juste présente. Comme elle l'avait toujours été depuis qu'Eidan l'avait choisi, depuis que Marcus avait compris que certaines choses ne se négociaient pas et ne s'expliquaient pas et ne disparaissaient pas simplement parce qu'on le décidait.
— Tu devrais être à l'intérieur, dit Marcus sans se retourner.
— Et toi?
La voix d'Eidan.
Deux syllabes. Rien d'extraordinaire à les entendre séparément. Ensemble, dans cette nuit qui se dissolvait, elles pesaient le poids de tout ce qui n'avait jamais été dit.
Marcus ne répondit pas.
Eidan vint se placer à côté de lui, les mains sur le même garde-fou de métal froid, et ils regardèrent ensemble les lumières avancer dans le ciel de Mars.
Le Vecmus — le plus bel oméga de la planète, l'arme vivante, le bouclier biologique contre lequel toutes les guerres précédentes avaient buté — ne ressemblait à rien de tout ça ce soir. Il ressemblait à quelqu'un qui avait décidé où il voulait être à la fin du monde et qui n'avait plus rien à prouver à personne.
— Je t'ai cherché, dit Eidan après un moment.
— Je sais.
— Tu te cachais.
— J'observais.
Un silence. Puis, plus doucement :
— Marcus.
— Je sais, répéta-t-il.
Et c'était vrai. Il savait. Il avait toujours su, depuis le début, depuis avant le début peut-être — que ça finirait ici, debout, ensemble, à regarder quelque chose d'inévitable arriver avec la patience de ceux qui ont cessé de se battre contre ce qu'ils ne peuvent pas changer.
Les lumières dans le ciel étaient presque là.
Marcus bougea sa main sur le garde-fou. Juste assez pour que leurs doigts se touchent.
Eidan ne bougea pas.
Mais il ne retira pas sa main non plus.
— J'ai décidé de rester.
— Jusqu'au bout.
Eidan leva la tête. Verrouilla son regard sur celui de Marcus.
merci
Marcus baissa la tête et posa ses lèvres sur celles d'Eidan.