XVI

Seize ans

Le réveil était à cinq heures.

Pas une alarme — personne n'avait jugé nécessaire de lui expliquer pourquoi cinq heures plutôt que six ou quatre, et Eidan avait arrêté de poser ce genre de questions à dix ans quand il avait compris que les questions auxquelles on ne répondait pas étaient les questions les plus intéressantes.

Il se leva.

——

La chambre individuelle du niveau sept du complexe mesurait quatre mètres sur cinq. Eidan l'avait mesurée à neuf ans avec les semelles de ses chaussures — vingt-deux semelles dans un sens, dix-sept dans l'autre, une précision qu'il avait vérifiée trois fois parce que c'est ce qu'il faisait avec les informations importantes. La chambre avait un lit, un bureau, une salle d'eau, et une fenêtre qui donnait sur le couloir intérieur du complexe plutôt que sur l'extérieur.

Il n'y avait pas de fenêtres sur l'extérieur au niveau sept.

Eidan s'était demandé pendant longtemps si c'était une mesure de sécurité ou une décision architecturale. Il avait fini par conclure que la distinction n'avait pas d'importance — le résultat était le même.

Il fit son lit avec la précision qu'on attendait. Pas parce qu'on l'attendait de lui. Parce que le désordre dans un espace de quatre mètres sur cinq était une forme de bruit qu'il ne voulait pas.

——

Le petit-déjeuner était à cinq heures trente dans la salle commune du niveau sept.

Eidan mangeait seul.

Pas officiellement — rien dans le programme n'interdisait aux autres sujets de s'asseoir à la même table. Mais les autres sujets ne s'asseyaient pas à la même table, et Eidan avait mis longtemps à comprendre pourquoi avant de réaliser que la réponse était simple : on leur avait dit de ne pas le faire, ou on ne leur avait pas dit de le faire, ce qui revenait au même.

Il mangea ce qu'on lui avait servi sans regarder ce que c'était — il avait appris à ne pas regarder trop attentivement ce qu'il mangeait depuis l'âge de onze ans quand il avait commencé à poser des questions sur la nourriture auxquelles personne ne répondait non plus.

Il but quelque chose de chaud.

Regarda le mur en face.

——

La formation du matin commençait à six heures trente.

Combat rapproché — trois instructeurs en rotation, tous augmentés au niveau six minimum, tous avec cette façon particulière de ne pas le regarder dans les yeux pendant les séances. Eidan avait remarqué ça à douze ans. À treize il avait compris que c'était une directive — ne pas établir de contact visuel prolongé avec le sujet pendant les exercices physiques.

Il ne savait pas pourquoi.

Il avait sa théorie.

——

L'instructeur du matin s'appelait Veran. Grand, augmentations visibles aux avant-bras et au cou, une cicatrice qui courait depuis le sourcil gauche jusqu'à la mâchoire comme quelque chose qu'on avait voulu effacer et abandonné en cours de route. Il donnait des instructions claires et précises et ne disait jamais rien d'autre.

Eidan aimait ça. La clarté sans le surplus.

En plus que le physique de Veran commençait à lui faire de l'effet.

— Encore, dit Veran.

Eidan recommença la séquence.

Trente-deux mouvements enchaînés, une combinaison offensive et défensive qu'il maîtrisait depuis ses quatorze ans et qu'il pouvait exécuter les yeux fermés depuis ses quinze ans et demi. Il la recommença quand même parce que c'est ce qu'on lui demandait et parce que dans l'espace entre les mouvements connus il y avait de la place pour penser à autre chose.

Il pensait à autre chose depuis ce matin.

——

Ce qui le mijotait — le mot qu'il utilisait dans sa tête pour cette chose qui grandissait depuis des mois, depuis des années peut-être, depuis le moment où il avait compris qu'il ne saurait jamais exactement ce qu'il était tant que le programme déciderait ce qu'il avait le droit de savoir — ce n'était pas de la colère.

La colère c'était pour les gens qui croyaient encore que ça changerait quelque chose.

C'était autre chose. Plus froid. Plus patient.

Une équation qu'il n'avait pas encore résolue parce qu'il lui manquait des variables. Et les variables manquantes avaient des noms — des dossiers classifiés, des portes au niveau neuf auxquelles il n'avait pas accès, des questions auxquelles personne ne répondait.

— Encore, dit Veran.

Eidan recommença.

——

L'après-midi c'était les tests.

Toujours les tests — depuis qu'il pouvait se souvenir, les tests. Cognitifs, physiologiques, phéromonaux, biomécaniques. Des gens avec des instruments qui mesuraient des choses qu'ils ne lui expliquaient pas et qui notaient des chiffres dans des terminaux qu'il n'avait pas le droit de lire.

Eidan s'était fait une règle à dix ans — lire tout ce qu'il pouvait dans les réactions des techniciens pendant les tests. Pas les chiffres. Les visages. La façon dont ils se regardaient entre eux quand un résultat sortait. La micro-tension dans les épaules quand quelque chose d'inattendu apparaissait sur les écrans.

Il avait appris beaucoup de choses comme ça.

Aujourd'hui c'était les tests de portée du bouclier.

Le technicien s'appelait Serno — quarante ans environ, cheveux courts, augmentations minimales, le seul du département qui lui disait parfois bien après un résultat sans que ça ressemble entièrement à un protocole.

Il installa les capteurs sur ses avant-bras avec les gestes précis et économes qu'Eidan reconnaissait comme de la compétence plutôt que de la routine.

— On commence par la portée standard. Comme d'habitude.
— Comme d'habitude.

Il activa ce qu'il avait appris à activer — cette chaleur centrale, diffuse, qui rayonnait vers l'extérieur à une vitesse et une intensité qu'il contrôlait maintenant avec une précision qui avait arrêté de surprendre les techniciens à quinze ans.

Ce qui l'avait intéressé. Les choses qui surprenaient encore les techniciens étaient les choses utiles.

Les écrans s'allumèrent.

Serno regarda les chiffres.

Le micro-ajustement dans ses épaules.

— Bien.

Eidan lut ce qu'il ne disait pas et rangea l'information avec les autres.

——

Le soir était à lui.

Officiellement. Une heure entre dix-neuf et vingt heures que le programme appelait temps libre avec la même précision qu'il appelait tout le reste, comme si le temps pouvait être libre à l'intérieur d'un complexe au niveau sept sans fenêtres sur l'extérieur.

Eidan utilisait cette heure pour lire.

Pas les lectures recommandées — il les avait terminées à douze ans et personne n'avait mis à jour la liste depuis, ce qui lui disait quelque chose sur la façon dont le programme imaginait son développement intellectuel. Il lisait ce qu'il trouvait dans les marges — des références dans des rapports qu'on lui avait laissés accidentellement, des noms dans des notes techniques, des fils qu'il tirait lentement depuis des années.

Ce soir il lisait sur les systèmes de sécurité du niveau neuf.

Pas directement — il n'avait pas accès à ça directement. Indirectement, par les requêtes de maintenance que les techniciens de niveau cinq soumettaient et qui passaient par le terminal partagé du couloir entre dix-huit et dix-neuf heures si on savait où regarder.

Il savait où regarder depuis ses quatorze ans.

——

À vingt heures les lumières du couloir passaient en mode nuit — plus basses, plus bleues, le signal que la journée officielle était terminée.

Eidan posa ce qu'il lisait.

Regarda le plafond de sa chambre de quatre mètres sur cinq.

Les variables manquantes avaient des noms. Les portes du niveau neuf avaient des systèmes de sécurité qu'il connaissait maintenant assez bien. Le bouclier avait une portée que Serno mesurait et que les écrans enregistraient et que quelqu'un au niveau neuf lisait après chaque session.

Quelqu'un au niveau neuf qui avait des dossiers.

Eidan ferma les yeux.

Pas pour dormir.

Pour calculer.

— FIN DU CHAPITRE —