L'interface apparut comme apparaissent les interfaces.
Sans annonce. Sans transition. Elle était là maintenant, suspendue dans la forêt à hauteur d'yeux, exactement à l'endroit où la barre blanche avait pulsé. Mais ce n'était plus une barre. C'était un menu.
Deux options.
Pas trois, pas quatre.
Deux.
Le typo était sans personnalité. Une police sans-serif standard, blanche sur fond transparent. La forêt restait visible derrière les mots. La neige, les troncs, le ciel d'hiver — tout continuait son existence comme si on avait projeté l'UI par-dessus sans modifier le décor.
Ao reconnut le format.
Elle avait joué assez de jeux dans son adolescence pour reconnaître un character select screen quand elle en voyait un. La seule différence c'était l'absence d'illustration. Pas de portraits des deux options. Pas de stats. Pas de description en bas qui s'affichait quand on hovered un choix. Juste les deux mots, à équidistance d'une ligne médiane invisible, et l'attente.
Timeless continuait, instrumental, parfaitement neutre.
Elle savait lequel des deux était à elle.
Pas par déduction. Pas par préférence. Par appartenance. Le mot CONTRÔLEUR était à elle de la même façon que sa propre main droite était à elle — antérieure à toute décision, déjà comprise, déjà sienne. Le mot CHASSEUR existait à côté, parfaitement légitime, parfaitement disponible, parfaitement pas à elle.
Elle nota qu'on ne lui demandait pas de comprendre pourquoi.
On lui demandait juste de cliquer.
Elle ne pouvait pas cliquer.
Elle n'avait pas de mains dans cet espace, ou si elle en avait, elles n'étaient pas configurées pour interagir avec une UI. Le menu attendait quand même. Donc l'interaction devait passer par autre chose — un regard prolongé, une intention orientée, la simple décision sans geste.
Elle dirigea son attention vers CONTRÔLEUR.
Le mot pulsa une fois.
Une voix arriva.
Pas dans la forêt — dans l'endroit en elle qui recevait maintenant les informations sans passer par les oreilles. Une voix d'annonce, féminine, polie, légèrement décalée — comme un doublage anglais sur un jeu japonais des années quatre-vingt-dix.
La grammaire fautive ne la dérangea pas. Elle nota qu'elle aurait dû la déranger et que ça ne le faisait pas. Have au lieu de has. Le pluriel sans sujet pluriel. Une phrase qui ne pouvait pas avoir été écrite par quelqu'un dont la langue maternelle était l'anglais, et qui ne pouvait pas non plus avoir été corrigée par quelqu'un qui aurait remarqué l'erreur. Une phrase qui avait été décidée, conservée, transmise — comme les peaux.
C'était tout.
Pas de confirmation. Pas de êtes-vous sûr. Pas de countdown. Le mot pulsa une fois et l'autre option — CHASSEUR — s'effaça lentement, comme un calque qu'on retirait d'une composition. La forêt resta. Timeless resta. Mais maintenant il n'y avait plus qu'un mot suspendu dans l'air.
Puis le mot lui-même se modifia.
Les lettres se réorganisèrent. Pas dramatiquement — proprement, avec la même neutralité que tout le reste de l'interface. Le mot CONTRÔLEUR se compressa, perdit ses voyelles intérieures, devint quelque chose de plus court et de plus technique. Ao regarda la transformation se faire sans intervenir.
À la fin il restait deux caractères et un séparateur.
Elle reconnut son propre nom.
Pas son nom complet — son nom raccourci, séparé par un pipe vertical comme une fonction informatique. A pipe O. Le A à gauche, le O à droite. Le pipe au milieu qui ne disait pas ou, qui ne disait pas et, qui disait quelque chose entre les deux — un opérateur de transformation qui prenait l'input de gauche et le passait à droite après traitement.
Elle était devenue une fonction.
Elle ne le formula pas comme ça. Elle le sentit. Le mot fonction n'était pas dans sa tête au moment où ça se passait — il viendrait plus tard, beaucoup plus tard, dans une cuisine qu'elle ne connaissait pas encore, à un moment où elle aurait besoin du mot pour expliquer quelque chose à quelqu'un d'autre.
Pour l'instant elle sentit juste : je suis devenue ce que j'étais déjà.
L'UI disparut.
La forêt resta brièvement — quelques secondes pendant lesquelles A|O regarda la neige sans personne pour la regarder de l'extérieur. Timeless termina sa boucle instrumentale. Le silence prit la place de la musique sans le marquer.
Puis la forêt elle-même s'effaça.
Une pièce se reconstitua autour d'elle.
Pas par couches lumineuses comme la forêt — plus simplement. Comme si on avait remplacé un décor par un autre derrière un écran qu'elle n'avait pas vu se baisser. Elle se retrouva debout. Avec un corps. Avec des paupières qui clignaient. Avec une chaleur diffuse qui suggérait un poêle quelque part dans la pièce, et une lumière dorée qui suggérait des chandeliers.
La pièce était grande.
Le plafond était haut, peint d'allégories qu'elle n'identifia pas. Les murs étaient couverts de boiseries dorées. Des tapis empilés au sol comme dans un pays où on n'avait jamais entendu parler de minimalisme. Une cheminée à manteau de marbre — vrai marbre, A|O le remarqua plus tard, par contraste avec le reste.
Parce que le reste n'était pas en bois.
Le lit à baldaquin occupait le côté droit, drapé de soie bleue et brodé d'or aux endroits qu'on s'attendait à trouver brodés d'or — mais la structure elle-même, les quatre colonnes, la tête de lit sculptée, le cadre supportant le baldaquin, était en plastique. Un plastique laiteux, semi-transparent, qui imitait scrupuleusement les courbes rocailles du bois sculpté tout en refusant son opacité. La lumière des chandelles traversait les colonnes. Les sculptures — coquilles, feuillages, putti — étaient parfaitement reproduites, mais on voyait à travers, comme si quelqu'un avait moulé le mobilier d'origine dans une matière plus jeune que lui d'au moins trois siècles.
Le secrétaire était dans la même matière. Un secrétaire à abattant, pieds galbés, ornements rocailles — entièrement en plastique laiteux. Les tiroirs avaient leurs poignées en faux laiton qui était aussi du plastique, légèrement plus opaque, juste assez pour suggérer le métal sans le devenir.
Au centre de la pièce, un fainting couch dans la même matière, recouvert d'une soie pâle qui paraissait posée sur l'objet plutôt que tapissée dessus. Le meuble paraissait attendre quelqu'un qui aurait su comment s'y allonger — pas une posture moderne, une posture du dix-huitième siècle, avec une articulation des bras et du cou qui aurait dû s'apprendre dans l'enfance. A|O comprit qu'elle ne saurait pas s'y poser correctement. Le meuble n'était pas pour elle. Il était pour la pièce. La structure en plastique laiteux était parfaitement visible sous la soie aux endroits où le tissu suivait les courbes du cadre.
Sur le mur opposé au lit, un grand miroir vertical, lui, gardait son cadre en bois doré sculpté véritable. Le miroir descendait jusqu'au sol. Il reflétait la pièce avec une précision qui n'avait rien de particulier — sauf qu'A|O ne s'y voyait pas, et que les meubles en plastique laiteux y apparaissaient, eux, parfaitement reflétés. Le miroir reconnaissait la matière. Il ne la reconnaissait pas, elle. Elle remarqua l'asymétrie sans s'arrêter dessus. Le miroir attendrait.
A|O reconnut l'esthétique avant de reconnaître l'époque.
Louis XV.
L'information arriva exactement comme forêt laurentienne était arrivée dans le chapitre précédent — une définition livrée juste à temps, sans qu'elle ait à la chercher. Sa mémoire récemment installée fournissait les références culturelles au rythme où elles devenaient nécessaires. Style rocaille, années 1730-1740, mobilier de boudoir aristocratique français.
Elle ne se demanda pas comment elle savait. Elle s'attendait à savoir maintenant.
Sur le secrétaire, un livre.
Fermé. Posé à plat, parallèle au bord du meuble, comme placé par quelqu'un qui savait que la position comptait. A|O s'approcha — son corps marchait normalement, les tapis amortissaient ses pas, tout fonctionnait — et regarda le livre sans encore le toucher.
Il faisait vingt centimètres d'épaisseur.
Pas un livre qu'on lit en une soirée. Pas un livre qu'on porte facilement. Un volume relié pleine peau, cuir foncé presque noir, légèrement craquelé aux coins. La tranche montrait un papier dense, jauni, des centaines et des centaines de pages — peut-être mille deux cents, peut-être plus. A|O ne calcula pas. Elle estima.
Sur le dos, en lettres d'or estampées, un titre court :
C'était tout. Pas d'auteur, pas d'éditeur, pas de numéro de tome. Juste le mot et le chiffre, espacés de la façon précise dont on espace les choses quand on tient à ce qu'elles soient lues séparément.
A|O posa la main sur la couverture.
Le cuir était tiède. Pas chauffé — habité. Comme si quelqu'un venait de le refermer. Elle souleva le plat avant. Le livre s'ouvrit avec la résistance lente d'un objet lourd qui n'avait pas été manipulé depuis longtemps, mais qui se souvenait d'avoir été manipulé souvent.
La page de titre portait le sous-titre.
Pas une page de garde, pas un frontispice gravé. La première page imprimée, centrée, calligraphiée à la main, à l'encre brune qui avait viré au sépia :
A|O lut le sous-titre deux fois.
Pas pour le mémoriser — pour vérifier qu'elle avait bien compris ce qu'il disait. Les derniers trois mois. Pas la vie. Pas les dernières années. Les derniers trois mois. Un livre de vingt centimètres d'épaisseur pour rapporter trois mois. Ce qui voulait dire que la densité d'écriture par jour rapporté était considérable. Quelqu'un avait écrit comme si chaque heure d'Olivier Aumarey, entre une date qu'A|O ne connaissait pas encore et 1718, méritait sa portion de papier.
Et 1718 — A|O remarqua le chiffre sans se permettre de le commenter — devait probablement correspondre à l'année dans laquelle elle venait d'apparaître.
Elle s'arrêta.
Le chiffre 7777 lui dit quelque chose, par-dessus le reste.
Pas un souvenir précis — une résonance. Comme un mot qu'on entendait pour la première fois dans une langue qu'on parlait quand même. 7777 fit vibrer un endroit en elle qui n'avait pas encore été nommé, et A|O sut qu'elle aurait à lire ce livre, et qu'elle aurait à le lire maintenant — pas pour Olivier Aumarey, pas pour 1718, mais pour le chiffre lui-même.
Elle s'assit devant le secrétaire.
La chaise capitonnée était en plastique laiteux elle aussi, ses pieds galbés visibles sous le velours. La pièce était silencieuse. Quelque part dans le palais — parce que c'était évidemment un palais — quelqu'un d'autre vivait sa vie sans savoir qu'une femme japonaise venait d'apparaître dans une chambre Louis XV en 1718 pour lire un livre intitulé Anomalie 7777.
A|O tourna la page.