Ce fut une main sur son épaule.
Rien d'autre. Aldric qui passait derrière lui dans la cuisine étroite, qui avait besoin d'atteindre quelque chose sur l'étagère du haut, qui posa deux secondes sa main sur l'épaule de Lio pour signaler sa présence. Un geste pratique, presque impersonnel, le genre de contact qu'on n'enregistre pas dans des circonstances normales.
Les circonstances n'étaient plus normales depuis quelques semaines.
Lio sentit la main avant même qu'elle touche — la chaleur d'Aldric dans l'air confiné de la cuisine, son odeur partout dans l'appartement qu'il avait appris à ignorer avec une discipline qui demandait de moins en moins d'effort.
Jusqu'à maintenant.
Quelque chose dans sa biologie à treize semaines de grossesse reçut cette main sur son épaule comme une allumette sur du papier sec.
Il lâcha ce qu'il tenait.
Aldric sentit le changement avant de le voir.
L'odeur de Lio dans la cuisine — déjà plus présente depuis quelques semaines, plus chaude, moins défensive — se modifia en quelques secondes de façon suffisamment brutale pour qu'Aldric retire sa main et recule d'un pas par réflexe. Une calibration. Il avait senti des phéromones de stress, des phéromones d'alarme, des phéromones de territoire — ce qu'il sentait là n'était aucune de ces choses.
C'était autre chose.
Quelque chose qu'on n'apprenait pas à ignorer.
Il regarda Lio qui s'était immobilisé devant le comptoir, les deux mains à plat sur la surface, la tête légèrement baissée. Les épaules hautes — mais pas de la même façon que d'habitude. Quelque chose de plus involontaire que de la résistance.
— Lio.
— Touche-moi pas.
Sa voix était différente. Tendue d'une façon nouvelle, plus basse, les mots sortis trop vite pour être vraiment un avertissement.
Aldric ne bougea pas.
Il laissa l'odeur de la cuisine faire ce qu'elle faisait à ses glandes et garda les pieds où ils étaient et attendit. C'était ça la discipline — pas l'absence de réaction, la réaction qu'on choisit de ne pas suivre immédiatement.
— Lio, répéta-t-il. Regarde-moi.
Lio ne voulait pas se retourner.
Se retourner c'était admettre ce que son corps était en train de faire sans sa permission — encore, toujours, cette trahison silencieuse qui empirait de semaine en semaine depuis que quelque chose dans sa biologie avait décidé que l'appartement du vingt-huit était un environnement sûr et qu'Aldric était—
Il se retourna.
Ce fut une erreur.
De face dans la lumière de la cuisine, à un mètre, Aldric était ce qu'il était toujours — massif, stable, les augmentations visibles aux avant-bras, ce visage qui ne livrait jamais plus que ce qu'il choisissait de livrer. Rien de nouveau. Rien qu'il n'avait pas vu depuis treize semaines.
Sauf que treize semaines de grossesse faisaient quelque chose à la façon dont Lio lisait les informations disponibles et il ne contrôlait pas ça et il ne savait pas comment l'arrêter.
— C'est les hormones, dit Lio. C'est biologique. Ça veut rien dire.
— Je sais, dit Aldric.
— Alors bouge pas.
Aldric ne bougea pas.
Ce fut pire.
Lio traversa le mètre qui les séparait lui-même — et il le saurait toujours, il ne se raconterait jamais d'histoires là-dessus, c'est lui qui traversa ce mètre — et attrapa le devant de la chemise d'Aldric avec les deux mains et l'embrassa avec toute la frustration accumulée de treize semaines de frontières et de portes fermées et de deux centimètres d'espace dans le noir.
La langue d'Aldric mit une seconde à répondre.
Une seule.
Ce qui se passa ensuite dans la cuisine étroite du vingt-huit n'avait rien de romantique et les deux le savaient et aucun des deux n'en fit autre chose que ce que c'était. Biologique et urgent; treize semaines de chaleur accumulée qui trouvait enfin une sortie dans l'espace le plus neutre de l'appartement.
Aldric avait une main dans les cheveux de Lio et l'autre à plat sur le comptoir et Lio avait les yeux fermés et ne pensait à rien du tout pour la première fois depuis des semaines.
C'était suffisant.
C'était même, objectivement, beaucoup plus que suffisant.
Après, Lio s'assit sur le comptoir et regarda le mur.
Aldric resta debout. Ramassa ce que Lio avait lâché au début — intact, heureusement — et le posa sur l'étagère du haut où il voulait l'atteindre au départ.
Lio émit un son bref qui ressemblait à quelque chose entre le rire et autre chose.
— C'était pour ça que tu passais derrière moi?
— J'avais besoin de l'étagère, dit Aldric.
Un silence.
— Je te crois pas, dit Lio.
Aldric ne répondit pas. Lio le regarda de profil — les cicatrices sur l'épaule, la ligne des augmentations au cou, ce visage qui ne livrait jamais rien qu'il ne choisissait de livrer — et sentit quelque chose de compliqué se déposer dans sa poitrine comme une information qu'il n'était pas encore prêt à traiter.
Il sauta du comptoir.
— C'était les hormones, dit-il en passant dans le couloir.
— Je sais, dit Aldric derrière lui.
Le ton était exactement le même que d'habitude.
Ce qui était, d'une certaine façon, plus déstabilisant que tout le reste.
Lio ne ferma pas la porte du fond ce soir-là.
Pas un geste symbolique — il rentra dans sa chambre, s'allongea, fixa le plafond dans le noir avec la même concentration appliquée qu'il mettait à ne pas penser à ce qui s'était passé dans la cuisine. Les hormones. Biologique.
Ça voulait rien dire.
Son corps était chaud.
Pas de la fièvre — autre chose. Cette chaleur interne qui s'était installée depuis quelques semaines et qui ce soir ne redescendait pas, qui irradiait depuis quelque chose de central et de profond et qui n'avait rien à voir avec Aldric.
Rien à voir avec Aldric.
Il se retourna sur le côté.
La porte ouverte laissait entrer le silence de l'appartement — et l'odeur. Stable, régulée, ancienne. Treize semaines que cette odeur s'était déposée sur chaque surface et Lio avait appris à l'ignorer et ce soir il n'y arrivait plus.
Il attendit que ça passe.
Ça ne passa pas.
Aldric entendit les pas dans le couloir.
Il ne dormait pas — il dormait rarement avant minuit, vieille habitude militaire, les nuits à surveiller quelque chose dans le noir avaient recâblé son cycle d'une façon permanente. Il était allongé dans le noir et regardait le plafond et n'attendait rien de particulier quand il entendit Lio s'arrêter dans le couloir.
Pas devant sa porte cette fois.
Dans l'embrasure directement — Lio qui n'hésitait plus de la même façon qu'à la semaine neuf, qui était là sans s'annoncer avec cette économie de mouvement qui lui était naturelle.
Aldric ne bougea pas. Ne dit rien.
Lio traversa la chambre dans le noir et s'allongea.
Pas de l'autre côté du lit cette fois. Pas deux centimètres d'espace entre eux. Lio s'allongea contre lui avec la raideur de quelqu'un qui fait quelque chose de délibéré et refuse de le faire sembler facile — le dos contre la cage thoracique d'Aldric, une main d'Aldric qu'il attrapa sans un mot et posa à plat sur son ventre.
Aldric sentit sous sa paume la chaleur nouvelle de Lio. Dense, vivante, quelque chose qui travaillait dans le noir à quelque chose d'irréversible.
Il ne dit rien.
Lio non plus.
— C'est encore les hormones, dit finalement Lio dans le noir.
— Je sais, dit Aldric.
Sa main resta où Lio l'avait posée.
Ils ne dirent plus rien.