VII

Victoire

Soren connaissait chaque pierre du palais du Vecmus.

Pas métaphoriquement — littéralement. Quatre ans dans ces couloirs, quatre ans à apprendre les angles de lumière, les heures où certaines pièces se vidaient, les distances exactes entre les appartements privés et les salles de réception. Quatre ans à occuper une position que la plupart des Alphas de Mars auraient tué pour obtenir.

Le préféré.

Ce n'était pas un titre officiel — rien dans le protocole du Vecmus n'utilisait ce mot. Mais tout le monde dans le palais savait. Les autres membres du harem le savaient. Les conseillers le savaient. Les gardes aux portes le savaient à la façon dont ils le regardaient passer, ce mélange particulier de déférence et de calcul silencieux.

Soren portait ça avec la légèreté de quelqu'un qui n'avait jamais connu autre chose.

——

Ce soir le palais était différent.

Les soldats revenaient de campagne — trois semaines, une victoire totale. Les chiffres circulaient depuis ce matin dans les couloirs avec cette énergie particulière des nouvelles qu'on n'ose pas encore tout à fait croire. Soren avait regardé les préparatifs du banquet depuis la galerie du palais — les tables basses en pierre noire, les lumières bleues et dorées qui transformaient la grande salle en quelque chose entre le temple et le rêve, les membres du harem qui se préparaient avec une attention particulière ce soir parce que les soldats qui revenaient de campagne avaient des besoins simples et immédiats.

Soren ne se préparait pas pour les soldats.

Il se préparait pour après — pour le moment où la salle se viderait des corps les plus bruyants et qu'Eidan resterait avec ceux qu'il choisissait de garder. C'était le rituel. Soren le connaissait par cœur.

——

Il vit Marcus entrer avec les autres commandants.

Rien de spectaculaire au premier regard — grand, augmentations militaires visibles, le port d'un homme qui avait passé trois semaines à prendre des décisions dans des conditions difficiles. Il y avait des dizaines d'hommes comme ça dans la salle ce soir. Des militaires de haut rang, beaux dans la façon brutale et fonctionnelle que la guerre produisait, qui cherchaient leurs places aux tables avec cette fatigue particulière du vainqueur qui n'a pas encore tout à fait réalisé que c'est fini.

Soren le nota et passa à autre chose.

——

Le Vecmus arriva à la deuxième heure.

La salle se tut — pas d'un coup, par vagues, comme chaque fois, le silence qui se propageait depuis les portes vers le fond de la salle à mesure que la présence d'Eidan précédait son entrée. Ce n'était pas du respect ordinaire. C'était quelque chose de plus ancien que ça, quelque chose que les corps enregistraient avant que les têtes comprennent.

Le costume ce soir.

Soren l'avait vu plusieurs fois mais ça ne changeait rien — le masque architectural blanc sur le fond de draperie noire, cette façon d'occuper l'espace qui transformait un homme en symbole. Le Vecmus en mode public n'était pas Eidan. C'était autre chose. Quelque chose que Soren avait appris à distinguer en quatre ans — les rares moments où il voyait l'un, les plus rares encore où il voyait l'autre.

Ce soir c'était le Vecmus.

Il traversa la salle en silence jusqu'à la plateforme surélevée au fond — pas un trône, jamais un trône, juste une élévation suffisante pour voir tout le monde et être vu de tout le monde — et se retourna vers la salle.

— Mes magnifiques fauves, dit-il.

Trois mots. La voix portait sans effort dans l'espace acoustique de la grande salle, chaude et précise, le genre de voix qu'on n'oubliait pas facilement. Soren sentit la salle répondre physiquement à ça — une détente collective, presque imperceptible, comme si deux mots avaient suffi à transformer des soldats épuisés en quelque chose de plus doux.

— Vous avez gagné. Mangez. Buvez. Baisez! Cette nuit vous appartient.

——

Le banquet dura trois heures.

Soren circula. C'est ce qu'on faisait lors des banquets de victoire — on circulait, on était vu, on maintenait la présence sans être envahissant. Il connaissait les codes mieux que quiconque dans cette salle. Il savait exactement à quelle distance rester d'Eidan, exactement quand attirer l'attention et exactement quand disparaître dans le fond de la salle pour s'exécuter.

Ce soir quelque chose ne fonctionnait pas comme d'habitude.

Ce soir il avait du mal à ne pas regarder vers la table des commandants.

Vers Marcus — qui mangeait avec la même économie de gestes qu'il apportait apparemment à tout, qui parlait peu, qui écoutait beaucoup, qui avait cette façon de tenir son verre comme quelqu'un dont la tête était encore à moitié ailleurs. Soren l'observa pendant quelques minutes avec la neutralité appliquée qu'il réservait aux nouvelles informations — et sentit quelque chose dans sa poitrine qu'il ne nomma pas parce que le nommer aurait été lui donner une réalité qu'il refusait.

Ce n'était rien.

Un commandant parmi d'autres.

——

Il remarqua qu'Eidan regardait dans cette direction.

Pas continuellement — ce n'était pas le style du Vecmus, rien chez Eidan n'était continu ou évident. Mais plusieurs fois au cours des trois heures, le masque tourné légèrement vers la table des commandants avec cette qualité d'attention qu'Eidan réservait aux choses qui l'intéressaient vraiment.

Soren connaissait cette qualité d'attention.

Il la connaissait intimement.

Il but une gorgée de quelque chose de fort et regarda le plafond du palais — haut, bleu sombre, des lignes dorées qui couraient entre les pierres comme des veines lumineuses — et attendit que ce qu'il ressentait passe.

Ça ne passa pas.

——

À la quatrième heure, quand les tables commençaient à se vider et que la salle prenait cette texture plus intime du banquet qui se prolonge pour ceux qui restent — Eidan se leva.

La salle se tut encore. Plus petite cette fois, plus dense, l'attention plus concentrée.

Eidan descendit de la plateforme.

Traversa la salle.

Soren suivit chaque pas avec les yeux — et comprit avant même qu'Eidan arrive où il allait. Pas vers lui. La trajectoire était claire, linéaire, sans ambiguïté pour qui savait lire le Vecmus en mouvement.

Vers la table des commandants.

Vers Marcus.

——

Marcus leva les yeux quand l'ombre du Vecmus tomba sur la table.

Soren ne pouvait pas voir son visage depuis l'angle où il se trouvait — il voyait le dos de Marcus, les épaules qui ne se raidissaient pas exactement mais changeaient légèrement de qualité, comme quelqu'un qui se recalibrait rapidement.

Eidan resta debout un moment.

Regarda Marcus avec cette attention que Soren connaissait.

Puis il dit — assez fort pour que la moitié de la salle entende, pas assez fort pour que ça ressemble à une annonce publique, dans cet espace intermédiaire qui était exactement ça quand même :

— Tu es Marcus.

Ce n'était pas une question.

Marcus se leva. Lentement, correctement, le geste d'un homme qui connaît les protocoles et les respecte sans en faire plus que nécessaire.

— Vecmus.

Un silence.

— Tu dors où ce soir? dit Eidan.

La salle — ce qui en restait — ne bougea pas. Soren non plus. Il tenait son verre avec une pression qu'il ne remarqua que plus tard, quand ses doigts se desserrèrent enfin.

Marcus regarda le masque blanc d'Eidan pendant deux secondes.

— Où tu veux.

——

Ce fut tout.

Pas d'annonce formelle — ça viendrait plus tard, les protocoles, les papiers, les titres. Ce soir c'était juste ça. Cinq mots et une réponse. Quelque chose d'irréversible venait de se produire dans la grande salle du palais du Vecmus pendant que la moitié de l'armée regardait sans tout à fait comprendre ce qu'elle venait de voir.

Soren posa son verre.

Il connaissait chaque pierre du palais du Vecmus.

Il allait apprendre à les connaître différemment maintenant.

— FIN DU CHAPITRE —