Il l'avait repéré trois semaines avant de faire quoi que ce soit.
C'était la façon d'Aldric. Pas la précipitation — jamais la précipitation. À quarante-cinq ans, avec les augmentations qui couraient sous sa peau comme un réseau de câbles chauds, il aurait pu prendre ce qu'il voulait dans la plupart des situations sans trop de résistance. La force brute était disponible. Il choisissait rarement de s'en servir en premier.
Il préférait regarder.
L'oméga vivait au niveau quatorze — un des niveaux intermédiaires de Varkatilla, trop bas pour les appartements climatisés des Alphas établis, trop haut pour les tunnels d'extraction où survivaient ceux qui n'avaient plus rien du tout. La zone grise. Ni protégé ni complètement abandonné. Des omégas non réclamés y circulaient librement, ce qui était légal sur le papier et dangereux dans les faits, et tout le monde le savait et personne ne changeait rien parce que ça arrangeait trop de monde que cette réserve existe.
Aldric l'avait vu pour la première fois depuis la mezzanine du niveau seize — une silhouette en contrebas dans la lumière artificielle orange de Varkatilla, rapide et économe dans ses mouvements. Il avait quelque chose dans les bras, une livraison ou un vol, difficile à dire à cette distance, et il se déplaçait entre les structures métalliques avec la fluidité de quelqu'un qui connaît chaque centimètre de son territoire.
Petit. Mince. Pas le genre d'oméga qu'on élevait dans les complexes de reproduction sanctionnés — trop nerveux, trop indépendant, l'odeur sauvage et non filtrée.
Aldric avait posé ses avant-bras sur la rambarde et avait regardé jusqu'à ce que la silhouette disparaisse dans un couloir latéral.
Puis il était revenu le lendemain.
Il apprit son nom par les canaux habituels. Lio. Vingt-trois ans, non enregistré auprès d'aucun Alpha, non affilié à aucun complexe. Techniquement libre — ce qui sur Mars voulait dire techniquement vulnérable à tout. Il survivait de petits travaux, de livraisons pour des commerçants du niveau douze qui préféraient ne pas poser de questions sur ce qu'il transportait.
Intelligent. Méfiant. Rapide à l'évaluation des situations.
Aldric nota tout ça avec la neutralité d'un homme qui dresse un inventaire.
Ce qui l'intéressait n'était pas romantique et il ne se racontait pas d'histoires là-dessus. Il avait besoin d'un oméga. Pas d'un oméga de complexe, élevé dans la docilité et l'odeur aseptisée des installations sanitaires — il en avait eu, c'était fonctionnel et ça l'ennuyait profondément. Il voulait quelque chose de non dilué. De génétiquement intact. Pour ce qu'il avait en tête, la qualité du matériel comptait.
Lio était une excellente qualité de matériel.
La situation qu'il attendait arriva un jeudi.
Aldric était au niveau quatorze quand il entendit le bruit dans l'alcôve derrière le marché aux pièces. Trois Alphas, jeunes, augmentations bon marché et mal intégrées qui leur donnaient cette nervosité saccadée caractéristique. Et Lio au centre, acculé contre la paroi métallique, qui tenait encore debout, mais plus pour longtemps.
Ce qui frappa Aldric en premier n'était pas visuel.
C'était l'odeur.
Un oméga non réclamé en état de stress dans un espace confiné — ça produisait quelque chose que les complexes sanitaires passaient des années à apprendre à neutraliser chimiquement. Quelque chose de brut et d'involontaire, une sécrétion phéromonale d'alarme qui chez un oméga sauvage n'avait jamais été filtrée ni domestiquée. Aldric la reçut comme un coup bas — physique, immédiat, une chaleur qui descendit dans son ventre avant que son cerveau ait fini d'évaluer la situation.
Il s'arrêta une seconde dans l'entrée de l'alcôve.
Une seconde seulement. Suffisamment pour comprendre ce qui se passait dans son propre corps et décider quoi en faire.
Les trois jeunes Alphas avaient coincé Lio contre la paroi et l'un d'eux avait la main sur son épaule — pas encore violent, encore dans cette zone ambiguë entre la menace et la séduction. Leur propre réaction aux phéromones était moins contrôlée que celle d'Aldric. Plus visible. La livraison ratée n'était qu'un prétexte et tout le monde dans l'alcôve le savait.
Lio n'avait pas peur.
C'est ce qu'Aldric nota en second — après l'odeur, après la chaleur dans son propre ventre qu'il gérait avec la discipline de vingt ans de terrain. Pas de peur dans les yeux de Lio. De la colère froide. Une évaluation rapide des sorties possibles. Un oméga sauvage jusqu'au bout, même acculé, même dans l'odeur épaisse de sa propre biologie qui trahissait ce que son regard refusait d'admettre.
Aldric entra dans l'alcôve sans se presser.
Il n'eut pas besoin de dire grand-chose. Quarante-cinq ans d'augmentations premium, niveau 8, une carrière militaire inscrite dans la façon dont il occupait l'espace. Les trois jeunes Alphas lurent tout ça en quelques secondes et décidèrent que leur soirée pouvait continuer ailleurs. Ils partirent avec le genre de hâte qui voulait ressembler à de l'indifférence.
Le silence revint dans l'alcôve.
L'odeur resta.
Aldric respira lentement par le nez — une fois, délibérément — et laissa son système nerveux enregistrer ce qu'il avait devant lui. Lio le regardait avec cette méfiance acérée, les épaules encore hautes, le souffle légèrement accéléré. Ses phéromones continuaient de travailler dans l'air confiné sans qu'il puisse faire quoi que ce soit pour les arrêter. C'était involontaire et ça l'humiliait visiblement, ce qui produisait une nouvelle vague de stress, ce qui produisait davantage de phéromones — un cycle que les omégas non entraînés ne savaient pas interrompre.
Aldric sentit la chaleur dans son ventre descendre encore d'un cran.
Calculé. Il restait calculé. Mais les trois semaines d'observation depuis la mezzanine du seize n'avaient pas préparé ses glandes à ça — à la version de près, à l'odeur réelle et non imaginée, à ce corps étroit et tendu à deux mètres de lui qui sentait comme quelque chose qu'on n'élevait plus nulle part depuis des générations.
— Je te dois rien, dit Lio.
— Non, dit Aldric.
Sa voix sortit plus basse qu'il ne l'aurait voulu. Pas beaucoup. Assez pour que Lio l'entende et que quelque chose change dans ses yeux.
— Tu vis seul au quatorze.
Ce n'était pas une question. Lio le sut et quelque chose changea légèrement dans son expression — la première trace de quelque chose qui ressemblait à de la prudence.
— Ça te regarde pas.
— Ça m'intéresse, dit Aldric. C'est différent.
Il fit un pas vers lui; mesuré. La différence entre les deux était subtile et Aldric la maîtrisait depuis longtemps. Lio ne recula pas, ce qui confirma ce qu'Aldric pensait depuis trois semaines.
— J'ai un appartement au niveau vingt-huit, dit-il. Propre. Chauffé. Tu mangeras tous les jours.
Les yeux de Lio se durcirent.
— Je suis pas à vendre.
— Je sais, dit Aldric. Je t'achète pas.
Il leva la main — lentement, délibérément — et posa deux doigts sous le menton de Lio. Juste assez pour relever son visage vers la lumière orange du couloir. Lio le laissa faire, ce qui était en soi une réponse, même s'il ne l'aurait jamais formulé comme ça.
De près, il était encore mieux que depuis la mezzanine du seize.
— Je te réclame, dit Aldric. C'est différent.
Lio résista.
Évidemment qu'il résista — Aldric aurait été déçu autrement. Pas physiquement, pas de façon spectaculaire. Lio était trop intelligent pour la résistance frontale contre un Alpha de sa taille et de son niveau d'augmentation. Il résista avec les mots, avec le silence, avec cette façon qu'il avait de regarder l'appartement du vingt-huit comme si chaque détail de confort était une insulte personnelle.
Il mangea quand même. Avec la raideur de quelqu'un qui refuse de montrer qu'il avait faim.
Aldric le regarda manger depuis l'autre côté de la table sans rien dire.
Il avait attendu trois semaines. Il pouvait attendre encore.
Pas longtemps.
La porte de la pièce du fond se ferma à vingt-deux heures. Aldric resta dans le salon avec un verre de quelque chose de fort et le silence de l'appartement réorganisé autour d'une présence nouvelle. L'odeur de Lio s'était déposée dans l'air filtré comme quelque chose de permanent — pas une intrusion, déjà une occupation. Aldric but lentement et laissa la chaleur dans son ventre exister sans la gérer pour la première fois depuis l'alcôve.
Trois semaines d'observation depuis le seize.
De près c'était autre chose.
Il posa son verre vide sur la table et regarda la porte fermée au fond du couloir. Derrière, Lio était probablement encore éveillé — à évaluer, à calculer, à chercher l'angle qui lui rendrait le contrôle de la situation. C'est ce qu'il aurait fait à sa place. C'est ce qui le rendait intéressant.
Aldric se leva et éteignit les lumières du salon.
Il alla dans sa propre chambre, s'allongea, et écouta l'obscurité de l'appartement respirer.
La deuxième nuit serait différente. Pas parce qu'Aldric allait forcer quoi que ce soit — la force brute était disponible et l'ennuyait. Mais parce que Lio avait laissé deux doigts lui relever le menton dans une alcôve du niveau quatorze, et qu'ils savaient tous les deux ce que ça voulait dire, et que la biologie était plus honnête que l'orgueil.
Toujours.
Lio n'avait pas dormi.
Ce n'était pas nouveau — il avait appris à fonctionner sur peu; sur les niveaux intermédiaires de Varkatilla où dormir profondément était un luxe que les omégas non réclamés ne pouvaient pas vraiment se permettre.
Mais ce soir c'était différent. Ce soir il était allongé dans un lit propre et chauffé dans un appartement du vingt-huit et c'est ça qui l'empêchait de dormir.
Pas l'inconfort. Le contraire.
Il fixait le plafond dans le noir et écoutait le silence de l'appartement. Un silence différent de celui du quatorze — plus épais, mieux isolé; sans les vibrations constantes des conduits d'extraction ni les bruits de couloir qui filtraient sous les portes. Le genre de silence que Lio avait toujours associé aux niveaux qu'il ne fréquentait pas. Aux espaces qui n'étaient pas pour lui.
Il était là quand même.
Il essaya de formuler pourquoi et n'y arriva pas complètement. L'Alpha de l'alcôve — Aldric — n'avait pas été ce à quoi Lio s'attendait. Il avait eu affaire à des Alphas qui voulaient réclamer un oméga libre. Il connaissait le script par cœur, il savait comment désamorcer ou fuir ou négocier selon le cas. Ce qu'il ne savait pas gérer c'était le calme. Cette façon qu'avait Aldric d'occuper l'espace sans rien prouver à personne, de poser deux doigts sous son menton comme si le temps lui appartenait entièrement.
Lio porta sa main à son propre menton dans le noir.
Il retira sa main immédiatement.
Ce qui l'irritait le plus — ce qu'il refusait presque de formuler même dans le silence de sa propre tête — c'était sa propre biologie. L'alcôve. Les phéromones qui s'étaient déclenchées sans sa permission comme elles le faisaient toujours dans le stress, sauf que le stress avait changé de nature à un moment qu'il n'avait pas exactement identifié. Quand les trois jeunes Alphas étaient là c'était de l'alarme, propre et gérable. Quand Aldric était entré...
Lio se retourna sur le côté.
L'air de l'appartement sentait l'Alpha. Pas agressivement — une présence de fond, régulée et stable, qui s'était déposée dans chaque pièce comme quelque chose d'ancien et de délibéré. Lio l'avait remarqué en entrant et avait décidé de ne pas y penser et n'avait pensé qu'à ça depuis.
Il n'était pas naïf. Il savait exactement pourquoi il était ici et ce qu'Aldric voulait faire de lui. Reproducteur — le mot existait, poli et fonctionnel, pour couvrir quelque chose de beaucoup plus simple. Lio avait vingt-trois ans et une biologie non modifiée et apparemment c'était une denrée rare qui valait un appartement au vingt-huit.
Il aurait dû partir.
Il y avait probablement une fenêtre, une sortie de service, quelque chose. Aldric dormait. Lio était rapide et connaissait les niveaux intermédiaires mieux que quiconque.
Il ne bougea pas.
Le plafond était toujours là dans le noir, propre et silencieux. Le lit était chaud. Son estomac était plein pour la première fois depuis plusieurs jours et son corps enregistrait ça avec une gratitude humiliante qu'il ne demandait pas.
Demain, se dit-il.
Demain il évaluerait mieux la situation. Demain il aurait dormi et il aurait la tête plus claire et il déciderait de la suite avec toutes les informations disponibles.
Ce n'était pas de la capitulation. C'était de la stratégie.
Il ferma les yeux.
L'odeur d'Aldric dans l'air filtré ne disparut pas.
Au bout d'un moment, sans qu'il puisse exactement dire comment, Lio s'endormit quand même.