Marcus était allongé depuis trois heures quand Eidan entra.
Pas ko — il avait refusé les sédatifs avec la même obstination qu'il mettait à refuser tout ce qui ressemblait à de la faiblesse, et les techniciens médicaux avaient fini par accepter et travailler autour de lui pendant qu'il regardait le plafond de la salle médicale avec la concentration de quelqu'un qui décidait quoi faire de la douleur.
Il avait décidé de la classer sous information.
Ça fonctionnait à peu près.
Eidan entra sans le costume. Sans le masque. Ce qui dans la salle médicale du palais voulait dire quelque chose — il y avait des techniciens, des assistants, des gens qui voyaient et qui noteraient. Il entra quand même avec juste son visage et cette façon d'occuper l'espace qui ne changeait pas selon ce qu'il portait.
Il regarda Marcus.
Marcus le regarda.
— L'épaule, dit Eidan.
— Réparée.
— Partiellement.
— Suffisamment.
Eidan s'approcha du lit. Pas pour examiner — les techniciens avaient fait ça, il avait les rapports, il savait exactement ce qui s'était passé dans le couloir du niveau dix-neuf de La Nouvelle Corzen. Il s'approcha pour autre chose. Pour voir Marcus de près, dans la lumière blanche et froide de la salle médicale, avec son épaule réparée à soixante-dix pour cent et son bras droit qui répondait encore avec un léger délai.
— Un androïde, dit Eidan.
— Les rapports disaient qu'ils utilisaient pas les conduits d'aération.
— Les rapports avaient tort.
— Je sais. Maintenant.
Un silence. Eidan regardait l'épaule sans la toucher — cette qualité d'attention qu'il avait, qui pouvait ressembler à de l'indifférence pour qui ne le connaissait pas et qui était exactement le contraire.
— J'ai quelque chose, dit-il finalement.
Marcus attendit.
Eidan parla pendant six minutes.
L'alloy — le métal mou, la peau artificielle, la procédure. Ce que ça faisait, comment ça fonctionnait, ce que ça coûtait en temps et en douleur et en récupération. Il parlait avec la précision de quelqu'un qui avait développé ça pendant des années et qui savait exactement ce qu'il proposait.
Il parla aussi de ce qu'il faudrait enlever d'abord.
Marcus écouta sans l'interrompre.
— Toute la peau, dit-il quand Eidan s'arrêta.
— Oui.
— Et elle repousse pas. L'alloy la remplace complètement.
— Oui.
Marcus regarda le plafond un moment.
— Le reflet bleu.
— Au repos c'est subtil. En combat ça s'intensifie légèrement.
— Comme toi.
Eidan ne répondit pas immédiatement.
— Comme moi.
Marcus tourna la tête vers lui.
Dans la lumière blanche de la salle médicale, Eidan avait ce reflet — subtil, bleu pâle, quelque chose qui n'était pas tout à fait de la peau ordinaire si on regardait sous le bon angle. Marcus l'avait remarqué depuis le début sans l'identifier exactement. Il l'identifiait maintenant.
— T'attendais quoi comme réponse?
— Je pensais devoir argumenter. T'expliquer les avantages tactiques. Les données sur la résistance aux impacts. Les projections sur les pertes en campagne.
— Tu pensais que j'allais dire non.
— Je pensais que t'allais hésiter.
Marcus fit un son bref.
— Un androïde depuis le plafond. Parce que les rapports avaient tort. La prochaine fois les rapports auront tort sur autre chose.
— Oui.
— Alors oui. Quand est-ce qu'on commence?
Eidan le regarda pendant deux secondes.
Quelque chose passa dans son visage — pas de la surprise exactement, quelque chose de plus nuancé, le micro-ajustement de quelqu'un qui avait préparé un argument et qui n'en avait pas besoin.
— Dès que l'épaule est à cent pour cent.
— Dix jours.
— Douze.
— Dix.
Eidan le regarda encore.
— Onze.
Marcus hocha la tête.
Eidan resta encore un moment dans la salle médicale après ça — pas longtemps, juste assez pour que ça soit notable. Il regardait le rapport sur son terminal mais Marcus savait qu'il ne lisait pas vraiment, il avait appris à reconnaître la différence.
— Eidan.
— Hmm.
— Les tatouages. Ils disparaissent avec la peau.
Un silence.
Eidan leva les yeux du terminal.
Marcus le regardait — pas avec regret, juste avec cette qualité d'attention qu'il réservait aux informations importantes qu'il voulait s'assurer qu'on avait bien enregistrées.
— Je sais.
— Je voulais juste que tu le saches que je le sais.
Eidan regarda le terminal.
— Les marquages de campagne. De grade. De pertes.
— Oui.
— Et celui aux côtes.
Marcus ne répondit pas.
Ce qui était, ils le savaient tous les deux, exactement une réponse.
Eidan posa le terminal.
— On peut les documenter avant. Photographier. Archiver.
— C'est pas la même chose.
— Non. C'est pas la même chose.
Eidan se leva.
— Onze jours, dit-il en sortant.
Marcus regarda le plafond de la salle médicale et pensa aux tatouages — les marquages de campagne, les grades, les pertes, et celui aux côtes aux bords flous comme quelque chose qu'on avait voulu effacer et abandonné en cours de route.
Il allait les perdre tous.
Il avait quand même dit oui.