Aldric l'entendit tomber depuis le salon.
Le son sourd d'un corps qui rencontre le sol sans l'avoir prévu; suivi d'un silence qui durait un peu trop longtemps. Aldric posa son verre et traversa le couloir sans courir. Il ne courait pas. Mais il traversa vite.
La salle de bain.
Lio était par terre contre le mur, les genoux remontés, une main à plat sur le carrelage froid comme pour vérifier que le sol était encore là. Pas inconscient — les yeux ouverts, la respiration courte, ce regard d'évaluation rapide qu'il tournait vers Aldric en entendant la porte.
— Je vais bien, dit Lio.
— Je vois ça, dit Aldric.
Il entra quand même. S'accroupit à distance raisonnable — pas trop près, il avait appris ça en neuf semaines. Lio avait un périmètre et le franchir sans permission produisait une raideur qui durait des heures. Il regarda le visage de Lio avec la neutralité d'un homme qui évalue une situation de terrain.
Pâle. Sueur froide aux tempes. Les yeux encore un peu flottants.
— T'as mangé ce matin?
— Oui.
— La vérité.
Un silence.
— Non, dit Lio.
Aldric ne dit rien. Se leva, alla dans la cuisine, revint avec ce qu'il trouva. S'assit par terre contre le mur opposé — pas à côté — et posa la nourriture entre eux comme quelque chose de neutre.
Lio le regarda.
— Je suis pas un projet, dit-il.
— Je sais, dit Aldric.
— Tu me regardes comme un projet.
— Je te regarde comme quelqu'un qui vient de tomber dans ma salle de bain.
Lio prit la nourriture sans dire merci. Aldric ne s'attendait pas à des remerciements — il ne s'y était jamais attendu et c'était très bien comme ça. Il regardait le mur au-dessus de la tête de Lio et laissait le silence exister sans le remplir.
C'est à la semaine trois qu'Aldric avait compris que Lio supportait mieux le silence que les mots. Les mots exigeaient une réponse, une position, une dépense d'énergie défensive. Le silence pouvait juste être là.
Ce qui avait changé depuis deux semaines n'était pas spectaculaire.
Aldric l'avait remarqué avant Lio — ou avant que Lio accepte de le remarquer, ce qui n'était pas la même chose.
Une légère densification du tronc, presque imperceptible sous les vêtements amples que Lio portait depuis le début comme une autre forme de frontière. Une fatigue nouvelle qui arrivait sans prévenir et repartait de la même façon. Des nausées matinales que Lio gérait seul dans la salle de bain avec la porte fermée à clé — inutilement. Les serrures de l'appartement répondaient aux augmentations d'Aldric, mais il respectait le geste.
Le corps de Lio faisait quelque chose.
Aldric le savait. Lio le savait. Ils n'en avaient pas parlé.
— Ça fait combien de temps que t'as des étourdissements? dit Aldric.
Lio mâcha lentement. Regarda le mur.
— Quelques jours.
— T'aurais pu dire.
— T'aurais fait quoi?
— Ce que je fais là, dit Aldric.
Quelque chose passa dans le visage de Lio — trop rapide pour être lu correctement, trop visible pour être ignoré. Il baissa les yeux sur ses mains et Aldric regarda ses mains aussi — petites, nerveuses même au repos, les mains de quelqu'un qui avait passé des années à faire des choses rapidement dans des espaces étroits.
— Ton corps travaille, dit Aldric. Il a besoin de plus.
— Je sais ce que mon corps fait, dit Lio.
— Je sais que tu sais.
Un silence différent des autres. Aldric le laissa s'installer et ne bougea pas et attendit de voir ce que Lio allait en faire.
Ce que Lio en fit, c'est qu'il finit ce qu'il avait dans les mains et tendit le contenant vide vers Aldric sans lever les yeux.
— Il y en a d'autre?
Aldric fit à manger.
Pas quelque chose de compliqué — il n'était pas cuisinier, il ne l'avait jamais été, mais neuf semaines dans cet appartement avec Lio qui mangeait comme quelqu'un qui avait appris à se rationner lui avaient donné envie de s'améliorer sans qu'il se soit jamais formulé ça clairement. Il fit ce qu'il savait faire correctement et l'apporta dans la salle de bain parce que Lio n'avait pas bougé du carrelage et qu'Aldric avait décidé de ne pas en faire un sujet.
Ils mangèrent par terre tous les deux contre le mur.
Lio mangea plus que d'habitude. Aldric ne le mentionna pas.
La nuit fut différente.
Pas radicalement — rien entre eux ne changeait radicalement, c'était des déplacements de quelques degrés à la fois. Suffisamment lents pour que ni l'un ni l'autre n'ait à nommer ce qui se passait. Aldric était dans son lit depuis une heure quand il entendit la porte du fond s'ouvrir dans le couloir.
Des pas.
Devant sa porte.
Aldric ne bougea pas. Ne dit rien. Laissa ce moment exister sans le charger de quoi que ce soit.
La porte s'ouvrit.
Lio entra dans le noir avec cette économie de mouvement qui lui était naturelle — silencieux, précis, comme quelqu'un qui traversait un territoire qu'il connaissait depuis longtemps même si ce n'était pas vrai. Il contourna le lit. S'allongea de l'autre côté sans toucher Aldric, sans un mot, avec deux centimètres d'espace entre eux qui représentaient tout ce qu'il n'était pas encore prêt à abandonner.
Aldric regardait le plafond dans le noir.
Il ne bougea pas. Ne dit rien.
Au bout de quelques minutes, la respiration de Lio changea — plus lente, plus profonde, le corps qui lâchait prise avant la tête. Aldric l'écouta s'endormir avec la même attention qu'il avait mise à l'observer depuis la mezzanine du seize, sauf que c'était différent maintenant. Plus proche. Plus compliqué.
Il pensa brièvement à son premier oméga — à sa façon de dormir tourné vers le mur, à l'espace qu'il laissait toujours entre eux, un espace différent de celui de Lio. L'espace de quelqu'un qui avait accepté sa situation. Qui avait cessé de se battre et était devenu quelque chose de fonctionnel et de tranquille et d'ennuyeux.
Lio n'avait pas cessé de se battre.
Même endormi il y avait quelque chose de tenu dans ce corps — une vigilance de fond que neuf semaines d'appartement chauffé n'avaient pas effacée. Aldric la sentait dans les deux centimètres d'espace entre eux comme une frontière vivante.
Il ne finit pas cette pensée.
Dans le noir, sans bruit, il déplaça sa main de quelques centimètres sur le drap.
Pas jusqu'à Lio. Presque.
Suffisamment pour sentir la chaleur de l'autre corps — cette chaleur nouvelle, plus intense depuis deux semaines, le corps qui travaillait dans le noir à quelque chose d'irréversible.
Aldric ferma les yeux.
Ce n'était pas ce qu'il avait prévu en regardant depuis la mezzanine du seize.
Ce n'était pas moins bien non plus.