VI

Seul

Il marcha jusqu'au salon.

S'arrêta au milieu. Regarda le mur en face sans le voir vraiment.

Quarante-cinq ans. Deux campagnes militaires majeures, une douzaine d'engagements secondaires, des décisions qui avaient coûté des centaines de vies et qu'il avait prises sans trembler parce que c'est ce que les décisions de terrain exigeaient. Il n'était pas un homme qui restait debout au milieu d'une pièce à regarder le mur.

Il resta quand même.

——

Ce qu'il avait vu dans la chambre ne le lâchait pas.

Pas Lio par terre — ça il l'avait enregistré et classé, Lio était solide, Lio avait toujours été solide, c'était une des informations qu'Aldric avait collectées depuis la mezzanine du seize et qui s'était avérée exacte. Pas le technicien non plus avec ses instruments et son silence professionnel qui en disait trop.

L'enfant.

Ces yeux.

Aldric avait vu beaucoup d'enfants omégas dans sa carrière — des complexes de reproduction, des inspections, des rapports de programme. Il savait à quoi ressemblait un nouveau-né. Cette chose molle et aveugle et totalement dépendante qui hurlait son arrivée dans un monde qui n'avait pas besoin de l'entendre.

Ce qu'il avait vu dans la chambre de Lio n'hurlait pas.

Il regardait.

Aldric avait soutenu ce regard deux secondes, trois peut-être, et avait eu la sensation — absurde, inexplicable pour un homme de sa formation — d'être évalué. Pas par un nouveau-né. Par quelque chose qui habitait un nouveau-né et qui prenait la mesure de ce qu'il avait devant lui avec une attention qui n'avait pas d'âge.

Il s'était redressé.

Il était sorti.

——

Il alla dans la cuisine. Se servit quelque chose de chaud parce que c'est ce qu'on faisait quand on ne savait pas quoi faire d'autre. Resta debout devant le comptoir — c'était les hormones — et but lentement en regardant le mur.

Les analyses allaient revenir.

Aldric savait déjà ce qu'elles allaient dire. Pas les détails — les détails prendraient du temps, des experts, des niveaux du programme auxquels il n'avait pas encore accès. Mais la direction générale. Il l'avait su en regardant ces yeux.

Ce qu'il avait demandé, ce pour quoi il avait attendu trois semaines sur la mezzanine du seize et repéré Lio parmi tous les omégas des niveaux intermédiaires avec cette certitude instinctive qu'il était différent — il l'avait obtenu.

Pas ce qu'il avait imaginé.

Quelque chose de plus grand que ça.

——

Il pensa à Lio par terre avec l'enfant contre sa poitrine. Cette façon qu'il avait eue de serrer — pas par instinct de porteur, Aldric ne se racontait pas d'histoires là-dessus. Lio ne fonctionnait pas à l'instinct, il fonctionnait au calcul et à la survie. Mais il avait serré quand même avec quelque chose dans le visage qu'Aldric n'avait pas réussi à lire complètement.

C'était rare. Lio était lisible pour qui savait regarder — Aldric avait passé sept mois à apprendre sa grammaire particulière, les micro-expressions, les tensions dans les épaules, la façon dont sa bouche se serrait sur ce qu'il refusait de dire. Il l'avait lu correctement depuis le début.

Ce visage-là dans la chambre — il ne savait pas.

Il posa sa tasse.

——

Ce qui allait arriver ensuite, il le savait aussi.

Les analyses. Les experts du programme. Des hommes de profession à qui il faudrait parler, des décisions à prendre, des niveaux de classification qu'il n'avait jamais imaginé atteindre avec ce projet. L'enfant allait devenir quelque chose qui n'appartenait plus tout à fait à l'appartement du vingt-huit.

Peut-être plus du tout.

Aldric regarda le couloir depuis la cuisine. La porte fermée au fond. Lio et l'enfant derrière — Eidan. Son nom avait déjà été choisi. Sans qu'Aldric ait été consulté.

Ce qu'il acceptait.

——

Les six heures de silence — il ne les avait pas interrompus. Il avait laissé Lio exister seul. C'était la façon d'Aldric, pas la précipitation, jamais la précipitation — même maintenant.

Il y avait quelque chose d'irréversible qui venait de se produire dans cet appartement.

Pas seulement la naissance.

Autre chose que ça — quelque chose qu'il ne formulait pas encore parce qu'il n'avait pas les mots justes et qu'Aldric ne formulait pas ce pour quoi il n'avait pas les mots justes.

Il retourna dans le salon.

S'assit.

Attendit.

— FIN DU CHAPITRE —