Marcus se réveilla parce qu’Eidan ne dormait pas.
La tente était presque noire. Les panneaux de commande près de l’entrée diffusaient assez de lumière pour découper les montants de la structure et le bord de la table où ils avaient laissé une partie de leur équipement en rentrant du village. Marcus avait une main posée sur le ventre d’Eidan.
— Tu dors pas.
— Non.
— Depuis longtemps ?
— Je sais pas.
Marcus referma les yeux. Le vent poussait par moments contre la toile extérieure. Quelque part plus loin dans le camp, un véhicule démarra, resta en marche quelques secondes, puis s’éteignit.
— Ils mangent vraiment leurs morts, dit Marcus.
— Oui.
— J’y pensais encore.
— Moi aussi.
Marcus ouvrit les yeux.
— Moi, c’est « ça dépend de la personne ».
Eidan sourit.
— T’avais pas besoin de demander quelle partie.
— Si.
— Non.
— Il fallait savoir.
Marcus eut un petit rire.
— Non. Il fallait absolument pas savoir.
Le silence revint pendant que le vent appuyait contre la tente puis retombait.
— Ils gardent leurs morts, dit Marcus.
— Oui.
— Et ceux qui veulent pas rester, ils les brûlent.
— Oui.
Marcus regarda au-dessus d’eux.
— C’est quand même étrange.
— Pour nous.
— Tu trouves ça normal ?
Eidan réfléchit quelques secondes.
— Cohérent.
Marcus tourna la tête vers lui.
— C’est pas la même chose.
— Non.
— Ça te dérange pas ?
— Je crois pas.
— Moi oui.
— Je sais.
Marcus passa son pouce contre la peau d’Eidan sans y penser.
— Et maintenant ils font partie du royaume.
— Pas encore.
— Ah non ?
— Recensement. Inspection sanitaire. Infrastructures. Cadastre. Compatibilité juridique.
Marcus soupira.
— Pauvres gens.
Eidan rit doucement.
— Tu crois qu’ils vont regretter ?
— Ils mangent leurs morts depuis neuf cents ans. Ils sont probablement capables de survivre à ton administration.
— Neuf cent onze.
Marcus leva légèrement la tête.
— Évidemment que tu te souviens du chiffre.
— Oui.
— Mais tu te souviens pas où t’as mis la moitié de tes affaires.
— C’est différent.
Marcus reposa la tête. Un moment passa avant qu’il reprenne.
— Ils avaient l’air heureux.
Eidan ne répondit pas tout de suite.
— Oui.
— C’est ça qui est bizarre.
— Pourquoi ?
Marcus chercha.
— Je sais pas. On arrive avec une armée. Ils se mettent à genoux devant toi. Ils nous annoncent qu’ils mangent leurs morts. Tu leur expliques qu’ils vont avoir un cadastre.
Eidan sourit.
— Résumé exact.
— Et ils sont contents.
— Ils voulaient appartenir au royaume.
— Ils voulaient t’appartenir à toi.
Le sourire d’Eidan disparut lentement. Marcus le sentit avant de le voir.
— Orel a dit autre chose, dit-il.
— Il a dit beaucoup de choses.
— Quand tu lui as demandé pourquoi le Vecmus.
Eidan regardait le plafond de la tente.
— « Parce qu’il garde », dit Marcus.
Eidan ne répondit pas.
— Après tu lui as demandé quoi.
— Oui.
— « Ce qui doit rester ensemble. »
Le silence changea. Marcus connaissait assez Eidan pour ne pas remplir celui-là. La main d’Eidan vint chercher la sienne. Il entrelaça leurs doigts et les garda contre son ventre.
— C’est ça qui te travaille ? demanda Marcus.
Eidan réfléchit.
— Je sais pas.
Marcus attendit. Au-dehors, quelque chose de métallique claqua deux fois dans le vent.
— J’ai un fils, dit Eidan.
Marcus ne bougea plus.
— Quoi ?
— J’ai un fils.
Marcus se redressa sur un coude. Eidan resta couché.
— Où il est ?
Une pause.
— Je sais pas.
— Avec qui ?
— Je sais pas.
Marcus le regarda.
— Qui est son père ?
— Veran.
Le nom ne signifiait rien pour lui.
— C’est qui ?
Eidan resta silencieux un moment.
— Quelqu’un du programme. Un Alpha.
— Il est où ?
— Il est parti à la guerre.
— Et ?
— Il est jamais revenu.
Marcus attendit.
— Mort ?
Eidan réfléchit.
— Probablement.
— Tu sais pas.
— Non.
Marcus se recoucha lentement. Il avait beaucoup de questions, mais n’en choisit qu’une.
— Il savait ?
Eidan resta immobile quelques secondes avant de répondre.
— Peut-être.
— Et toi ?
— Non.
Marcus fronça les sourcils.
— Tu savais pas que t’étais porteur.
— Non.
Le vent poussa de nouveau contre la tente. Eidan regardait toujours au-dessus de lui.
— Ils me l’ont pris à la naissance.
Marcus tourna la tête.
— Les gens du programme ?
— Oui.
Marcus attendit, mais Eidan n’ajouta rien.
— Tu l’as vu ?
— Oui.
Eidan resta silencieux un moment.
— Un oméga.
Marcus le regarda.
— Tu lui avais donné un nom ?
— Oui.
— C’était quoi ?
Eidan resta silencieux.
— Maret.
Marcus attendit.
— C’est son nom ?
Eidan regarda leurs mains.
— C’est le nom que je lui ai donné.
Il s’arrêta.
— Je sais pas s’ils l’ont gardé.
Marcus ne posa pas d’autre question. Il se rapprocha plutôt d’Eidan et posa son front contre son épaule. Pendant un moment, ils écoutèrent seulement le vent.
— Les gens du village gardent leurs morts, dit Marcus.
— Oui.
— Toi, tu sais même pas où est ton fils.
Les doigts d’Eidan se resserrèrent autour des siens. Marcus regretta presque la phrase, mais Eidan répondit simplement :
— Non.
Marcus resta contre lui. Après un moment, Eidan passa son bras autour de ses épaules.
— Tu crois qu’il est vivant ? demanda Marcus.
Eidan resta silencieux longtemps.
— Je sais pas.
Marcus ferma les yeux. Cette fois, il ne demanda rien d’autre.