Le lac n’avait rien de naturel.
Eidan le savait parce qu’une plaque à l’entrée de la passerelle indiquait sa profondeur maximale, son volume, la date de sa mise en eau et le numéro de l’installation qui maintenait son niveau. Il avait lu la plaque deux fois.
Veran n’avait pas ralenti.
— Cent quatre-vingt-deux mètres, dit Eidan en le rejoignant.
— Quoi.
— La profondeur maximale.
Veran continua de marcher.
— D’accord.
— Tu trouves pas ça profond ?
— Si.
— T’as même pas regardé.
Veran tourna la tête vers le lac.
L’eau occupait presque entièrement la dépression artificielle entre les installations, une surface sombre que les éclairages techniques découpaient par endroits en longues bandes blanches. Les berges étaient faites de roche martienne stabilisée et de parois de soutènement. Beaucoup plus loin, les structures basses du système de pompage se confondaient presque avec le terrain.
— C’est profond, confirma Veran.
Eidan sourit.
Ils continuèrent.
C’était sa troisième sortie à l’extérieur du Compound depuis son anniversaire. Les deux premières avaient été des déplacements organisés : véhicule fermé, destination déterminée, durée prévue, retour. Celle-ci avait également une destination et une durée prévues, mais personne ne leur avait imposé le chemin entre les deux.
Eidan avait choisi le lac.
Veran avait simplement dit oui.
Quelques mois plus tôt, cela aurait suffi à rendre la situation étrange. Veran avait été son instructeur. Pendant des années, leurs interactions avaient eu une durée, une fonction et un résultat attendu. Même maintenant, Eidan découvrait parfois qu’il attendait une instruction lorsqu’un silence durait trop longtemps.
Il n’en venait pas.
Ils atteignirent le milieu du pont.
Eidan s’arrêta.
Veran fit encore deux pas avant de remarquer qu’il n’était plus à côté de lui. Il revint.
— Quoi.
— Rien.
Veran regarda autour d’eux comme si rien pouvait constituer un problème concret.
Eidan posa les avant-bras sur le garde-corps.
— Je voulais arrêter ici.
Veran se plaça à côté de lui.
Le vent était faible. Il poussait de petites ondulations sur l’eau, suffisamment pour casser les bandes de lumière et les reconstruire quelques centimètres plus loin. Aucun bruit ne venait du lac lui-même. Seulement celui du vent contre le métal et, à intervalles réguliers, la vibration sourde des pompes quelque part sous eux.
Eidan regarda l’eau.
— C’est beau.
Veran ne répondit pas immédiatement.
— Oui.
Eidan tourna la tête.
— Tu trouves vraiment ça beau ou tu dis oui parce que je viens de le dire ?
— Je trouve ça beau.
— Pourquoi ?
Veran réfléchit.
— Ça fonctionne.
Eidan rit.
— T’es romantique.
— Tu m’as demandé.
— Je sais.
Veran regardait encore le lac.
Il portait des vêtements civils, noirs comme la première fois qu’Eidan l’avait vu hors des salles d’entraînement. Sans l’uniforme, ses augmentations semblaient plus visibles plutôt que moins : les lignes qui disparaissaient sous ses manches aux avant-bras, celles qui remontaient vers son cou. La cicatrice qui traversait son visage paraissait plus pâle dans la lumière extérieure.
Eidan connaissait chacune de ces choses depuis des années.
Il les regardait différemment maintenant.
Veran posa une main sur le garde-corps, près de la sienne.
Pas dessus.
Près.
Eidan déplaça deux doigts jusqu’à toucher les siens.
Veran retourna la main.
Le geste était minuscule. Eidan sentit pourtant son attention entière se déplacer vers lui.
Veran se rapprocha. Il posa une main derrière sa nuque.
Eidan leva les yeux vers lui.
— Je te réclame.
Il n’y eut rien après. Pas d’explication, pas de question. Veran avait toujours eu cette manière de rendre les choses définitives avec le moins de mots possible.
Eidan le regarda quelques secondes.
— Merci.
Veran l’embrassa.
Eidan eut un sourire contre sa bouche.
Ce n’était plus comme la première fois, dans le corridor du Compound, avec le risque qu’une porte s’ouvre et qu’un employé apparaisse. Ils n’avaient pas besoin de se séparer au moindre bruit. Ils étaient seuls au milieu du pont. Les installations étaient trop loin pour qu’on y distingue quelqu’un. Il n’y avait rien dans l’eau. Rien ne pouvait les observer.
Eidan passa les bras autour de Veran.
Le baiser dura longtemps.
Quand ils se séparèrent, Veran garda la main derrière sa nuque. Son pouce passa une fois contre sa peau.
Il regarda Eidan pendant quelques secondes avec cette attention particulière qu’il avait toujours eue pour son corps : celle d’un homme qui connaissait ses mouvements avant qu’il les fasse, qui avait appris pendant des années à voir une tension dans une épaule, une modification d’équilibre, une respiration légèrement différente.
Puis son regard revint simplement à ses yeux.
— J’ai quelque chose à te dire.
— Encore ?
— Je pars dans trois jours.
Le sourire d’Eidan disparut.
— Où ?
— Front est.
Eidan connaissait le front est. Tout le monde le connaissait.
Il retira lentement ses bras.
— Pourquoi ?
— Mon unité est rappelée.
— Ton unité.
— Oui.
— Je savais pas que tu avais encore une unité.
— J’en ai une.
Eidan regarda le lac.
Les pompes vibrèrent sous le pont.
— Pour combien de temps ?
— Cinq mois.
Il calcula immédiatement.
Pas volontairement. La date apparut presque toute seule, quelque part dans sa tête.
— Exactement ?
— C’est l’ordre de déploiement.
— C’est pas ce que j’ai demandé.
Veran se tut.
Eidan tourna la tête vers lui.
— Tu reviens dans cinq mois ?
Veran soutint son regard.
— Oui.
La réponse arriva sans hésitation.
Eidan hocha la tête.
Cinq mois.
Ce n’était pas longtemps.
Il avait connu des programmes d’entraînement plus longs. Des évaluations qui s’étendaient sur davantage. Cinq mois avaient une forme. Un début, une fin. Une quantité qu’on pouvait compter.
— D’accord, dit-il.
Veran le regarda.
— C’est ta réponse ?
Eidan reconnut sa propre question et sourit malgré lui.
— Je réfléchis.
— D’accord.
Ils restèrent là encore un moment.
Eidan regardait l’eau artificielle, les bandes de lumière qui se brisaient à sa surface, les installations qui la maintenaient à son niveau exact. Tout avait été construit. La dépression, les parois, les pompes, le pont. Même le silence avait quelque chose de fabriqué.
Il trouvait ça beau quand même.
Veran reprit sa main.
— Cinq mois, dit Eidan.
— Cinq mois.
Cette fois, il ne demanda pas si Veran était certain.
Il le crut.