Soren avait choisi le troisième. Pas parce qu’il était le plus intéressant, mais précisément parce qu’il l’était le moins.
Des cinq hommes ramenés de l’autre côté, Terem était celui dont les rapports occupaient le moins de pages. Il mangeait, dormait, répondait lorsqu’on lui parlait. Il connaissait son nom, son âge, son affectation et les procédures élémentaires de son métier. Il savait attacher ses chaussures, utiliser un terminal et reconnaître les insignes de son unité. Il ne savait plus pourquoi il avait traversé la frontière.
Les médecins appelaient ça une préservation fonctionnelle avec déficit autobiographique partiel. Soren appelait ça autrement, mais il n’avait encore dit à personne comment.
Le transfert eut lieu à six heures dix. Sur le registre, Terem avait quitté l’unité médicale pour une évaluation complémentaire, ce qui était techniquement vrai. On l’avait conduit dans un ancien bâtiment de la sécurité intérieure qui servait désormais au stockage des dossiers physiques qu’aucun service n’avait encore décidé de détruire.
La pièce choisie contenait une table, deux chaises et une caméra. Soren avait fait couper cette dernière.
— Pour combien de temps ? avait demandé le technicien.
— Jusqu’à ce que je te dise de la rallumer.
Le technicien avait hésité, puis l’avait coupée.
Lorsque Soren entra à six heures quarante-deux, Terem était déjà assis. Il leva les yeux et le reconnut immédiatement.
— Vous êtes Soren.
— Oui.
— Je vous connais ?
— Non.
Terem réfléchit quelques secondes, comme s’il vérifiait quelque chose.
— D’accord.
La table était vide. Soren s’assit en face de lui et ouvrit le dossier.
— Tu sais pourquoi tu es ici ?
— Évaluation complémentaire.
— C’est ce qu’on t’a dit.
— C’est écrit sur mon transfert.
Soren releva les yeux.
— Tu l’as lu ?
— Oui.
— On t’a laissé lire ton transfert ?
— Il était posé sur le comptoir.
Soren nota quelque chose. Terem regarda la feuille.
— C’était une question ?
— Non.
— D’accord.
Il répondait toujours de cette façon. Il n’était ni lent ni confus. Il donnait plutôt l’impression que chaque phrase devait être évaluée séparément avant de pouvoir rejoindre les autres, comme si la continuité entre deux informations n’allait plus de soi.
Soren referma le dossier.
— Tu t’appelles Terem. Trente et un ans. Affecté à la sécurité extérieure depuis six ans.
— C’est ce qu’on m’a dit.
— Tu ne t’en souviens pas.
— Je sais que c’est vrai.
— C’est pas ce que je t’ai demandé.
Terem baissa les yeux vers la table.
— Non.
Soren attendit un instant.
— Aujourd’hui, on va essayer quelque chose de différent.
— Un traitement ?
— Non.
— Une évaluation ?
Soren réfléchit avant de répondre.
— Une restitution.
Terem releva les yeux.
— De quoi ?
— On va voir.
Le premier objet était une veste noire, usée au coude droit. Soren la posa devant lui et attendit. Terem la regarda sans réaction.
— Elle est à toi.
— D’accord.
— Tu la reconnais ?
— Non.
— Mets-la.
Terem enfila la veste. Aussitôt, sans même regarder ce qu’il faisait, il passa deux doigts sous le col et tira légèrement le tissu vers l’arrière.
Soren observa le geste.
— Pourquoi tu fais ça ?
Terem s’immobilisa.
— Quoi ?
— Le col.
Il toucha de nouveau le tissu.
— Il me dérange.
— Comment tu sais qu’il te dérange ?
Terem fronça les sourcils.
— Parce qu’il me dérange.
Soren nota le geste et passa à l’objet suivant.
Une petite plaque métallique sans inscription ne provoqua rien. Terem la retourna deux fois avant de la reposer. Il ouvrit correctement un outil pliant du premier coup, choisit la mauvaise lame, la referma et en ouvrit une autre sans hésitation.
— Tu sais t’en servir.
— Oui.
— Tu te souviens de t’en être servi ?
— Non.
Un morceau de tissu gris retint son attention plus longtemps, mais il finit par secouer la tête. Ensuite vinrent une paire de gants, un contenant vide, trois photographies, un plan de secteur et une liste de noms. Terem reconnut deux noms sans pouvoir expliquer pourquoi. Un troisième lui donna mal à la tête.
Ils arrêtèrent dix minutes, puis recommencèrent.
Deux heures passèrent ainsi. À onze heures dix-sept, Soren commença à envisager que les médecins avaient raison et que son hypothèse n’avait rien trouvé que les examens précédents n’avaient déjà mesuré.
À onze heures vingt-trois, Terem prit une photographie et dit :
— Ça n’était pas là.
Soren leva les yeux.
L’image montrait un bâtiment bas et gris, photographié de biais depuis une rue étroite. Elle provenait du dossier de mission. Soren l’avait choisie parce que les rapports indiquaient que Terem était entré trois fois dans ce bâtiment.
— Quoi ?
Terem posa son index sur l’image.
— La porte.
Une porte étroite se trouvait sur le côté du bâtiment.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
Terem ne répondit pas immédiatement. Son doigt resta posé sur la photographie.
— Terem.
— Ça n’était pas là.
— Quand ?
Il ferma les yeux.
— Je sais pas.
— La dernière fois que tu étais là ?
— Je sais pas.
— Avant la mission ?
— Je sais pas.
Soren tira lentement la photographie vers lui.
— Tu te souviens du bâtiment ?
— Non.
— Mais tu te souviens qu’il n’y avait pas de porte.
Terem ouvrit les yeux. Pour la première fois depuis le début de l’évaluation, il semblait irrité.
— J’ai pas dit que je m’en souvenais.
Soren cessa de bouger.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— J’ai dit qu’elle était pas là.
— Quelle différence ?
Terem regarda la photographie, puis Soren.
— Je sais pas.
Le dossier architectural arriva à treize heures quatre.
Soren le consulta seul. Le bâtiment avait été construit cent douze ans plus tôt et la porte figurait sur les premiers plans. Elle était encore présente sur les plans de rénovation, sur les relevés cadastraux, sur une photographie prise quarante ans auparavant et sur une autre datant de neuf ans.
La porte avait toujours été là.
Soren disposa les documents les uns à côté des autres. Il resta longtemps debout devant la table, revenant plusieurs fois à la photographie montrée à Terem comme si une différence pouvait finir par apparaître à force de la regarder.
Il retourna finalement dans la pièce.
Terem dormait, la tête appuyée contre le mur. Soren posa la photographie devant lui. L’homme ouvrit les yeux.
— Encore ?
— Encore.
Terem regarda l'image.
— Qu’est-ce que tu vois ?
— Un bâtiment.
— Et la porte ?
Terem se raidit légèrement.
— Quoi, la porte ?
— Elle était là ?
Cette fois, il étudia la photographie pendant plusieurs secondes.
— Oui.
— Tu en es sûr ?
— Oui.
— Ce matin, tu as dit le contraire.
Terem leva les yeux vers lui.
— Non.
— Si.
— Non.
Il n’y avait ni agressivité ni peur dans sa réponse. Seulement une certitude propre, entière, presque banale.
Soren sentit quelque chose se mettre en place. Pas une réponse. Une direction.
— Tu te souviens de ce matin ?
— Oui.
— De la veste ?
— Oui.
— De l’outil ?
— Oui.
Soren posa un doigt sur la photographie.
— De ça ?
— Oui.
— Qu’est-ce que tu as dit en la voyant ?
Terem réfléchit.
— Que je reconnaissais pas le bâtiment.
Soren le regarda.
— C’est tout ?
— Oui.
Il se leva et reprit la photographie.
— On arrête pour aujourd’hui.
Terem hocha la tête.
— Est-ce que ça a marché ?
Soren s’arrêta près de la porte.
— Quoi ?
— La restitution.
Il regarda l’homme assis dans sa vieille veste, le col tiré légèrement vers l’arrière sans qu’il sache pourquoi.
— Je sais pas.
C’était la première réponse honnête qu’il lui avait donnée.
Koreli découvrit le transfert à quinze heures trente et une. Elle ne cherchait pas Terem, mais un rapport sur les mouvements de personnel des unités médicales, lorsque son identifiant apparut dans une colonne où il n’aurait pas dû se trouver.
SORTIE — 06:10
Aucune destination médicale n’était indiquée. Elle ouvrit le dossier et trouva une évaluation complémentaire, une autorisation administrative et la signature de Soren.
Koreli relut la ligne avant d’ouvrir le registre du bâtiment concerné.
Ancienne sécurité intérieure.
Elle resta immobile devant l’écran.
La semaine précédente, elle aurait appelé quelqu’un. Deux semaines auparavant, elle aurait demandé un rapport. Un mois auparavant, elle aurait probablement fait les deux avant même d’avoir terminé sa lecture.
Elle ouvrit la zone réservée aux observations et écrivit :
Transfert hors protocole. Autorisation à vérifier.
Le curseur clignota après le point.
Koreli regarda la phrase, puis l’effaça.
Elle ferma le dossier.
À dix-sept heures, Soren demanda qu’on rapporte tous les objets dans la pièce. Il demanda également les effets personnels des quatre autres hommes, leurs photographies, leurs vêtements, leurs outils, leurs rapports de mission, leurs plans et tout ce qui avait été saisi au moment de leur récupération.
Le responsable du stockage parcourut la demande avant de relever les yeux.
— Pour quoi faire ?
Soren signa le formulaire.
— Restitution.
— C’est un nouveau protocole ?
Soren lui rendit le terminal.
— Maintenant oui.
Le responsable partit.
Soren resta seul dans le couloir. Derrière la porte, Terem dormait encore. Sur la table, la photographie du bâtiment avait été laissée face visible.
La porte était là.
Elle avait toujours été là.
Soren la regarda encore une fois.
Puis il ordonna qu’on continue.