Les employés avaient baissé les lumières de douze pour cent.
Eidan le savait parce qu’il avait demandé.
— Pourquoi douze ?
L’employé avait regardé son terminal.
— C’est le réglage pour les célébrations.
— Ah.
Il avait souri.
— Bonne fête, Eidan.
— Merci.
La salle commune du Compound avait été transformée.
Pas beaucoup.
Les tables avaient été déplacées contre les murs. Des bandes lumineuses formaient des figures géométriques au plafond. Le nombre 18 apparaissait sur deux écrans, entouré d’une animation lente que quelqu’un avait probablement choisie dans une bibliothèque prévue à cet effet.
La musique était plus forte que d’habitude.
Pas assez pour empêcher les conversations.
Assez pour signaler qu’elles étaient permises.
Vingt-trois jeunes du programme avaient été invités.
Eidan en connaissait vingt-deux.
Le vingt-troisième venait d’un autre secteur et restait près de la nourriture depuis son arrivée.
Les Alpha étaient légèrement plus nombreux que les omégas. Ils avaient suivi une partie des mêmes enseignements pendant l’enfance, puis leurs horaires s’étaient progressivement séparés à mesure que les programmes s’étaient spécialisés.
Ce soir-là, les employés avaient décidé de les réunir.
C’était une fête.
Tout le monde essayait de s’en souvenir.
— Dix-huit, dit Darel.
Il leva son verre.
— C’est vieux.
— Merci.
— T’as mal au dos ?
— Depuis ce matin.
Darel acquiesça gravement.
— Ça commence.
Eidan sourit.
Un garçon derrière lui tendit le bras et prit une deuxième portion sur le plateau qui passait.
L’employé qui portait le plateau le vit.
Il ne dit rien.
Le garçon regarda Eidan, stupéfait.
Eidan leva son verre.
Petite victoire.
Les employés avaient préparé quatre types d’aliments, tous différents de ceux servis normalement. Une préparation claire qui craquait sous les dents avant de devenir molle. Des bandes chaudes et élastiques couvertes d’une poudre légèrement acide. De petits volumes parfaitement cubiques qui se dissolvaient presque immédiatement sur la langue.
Le quatrième ressemblait exactement à ce qu’ils mangeaient tous les jours.
Personne n’y touchait.
À dix-neuf heures vingt, un employé demanda l’attention.
Les conversations diminuèrent.
— Nous voulions prendre un moment pour souligner une étape importante.
Darel se pencha vers Eidan.
— Sauve-toi.
— Trop tard.
— On peut créer une diversion.
— Quelle sorte.
— Je peux tomber.
— Ils vont faire venir médical.
— C’est vrai.
L’employé continuait.
Il parla de croissance.
De progression.
De responsabilité.
De potentiel.
Eidan avait entendu les quatre mots suffisamment souvent pour pouvoir anticiper l’ordre dans lequel ils apparaîtraient.
Potentiel arriva avant responsabilité.
Il regarda Darel.
Darel haussa les sourcils.
Imprévisible.
— Et nous sommes très heureux de pouvoir accompagner Eidan dans cette nouvelle étape.
Applaudissements.
Eidan sourit au bon moment.
— Merci.
Il regarda au fond de la salle.
Veran était là.
Eidan ne l’avait pas vu entrer.
Il se tenait près d’une cloison, légèrement à l’écart des autres employés. Pas en uniforme d’entraînement. Vêtement noir simple, manches longues. Les augmentations de son cou restaient visibles au-dessus du col. La cicatrice qui descendait de son sourcil gauche jusqu’à sa mâchoire coupait son visage sous la lumière réduite.
Il regardait Eidan.
Pas longtemps.
Assez.
Puis ses yeux quittèrent les siens.
Eidan détourna le regard à son tour.
À treize ans, il avait compris la directive.
Ne pas établir de contact visuel prolongé avec le sujet pendant les exercices physiques.
À dix-huit ans, Veran la connaissait toujours.
— Oh, dit Darel.
— Quoi.
— Rien.
— T’as dit oh.
— J’ai eu une pensée.
— Ça arrive ?
— Depuis peu.
Eidan prit un cube sur la table.
Il le laissa disparaître sur sa langue.
Lorsqu’il regarda de nouveau vers la cloison, Veran parlait à un employé.
Il ne regardait plus Eidan.
À vingt heures, les employés changèrent la musique.
Le changement était prévu.
Eidan le sut parce qu’un écran mural afficha brièvement :
SÉQUENCE 2
avant de revenir à l’animation du nombre 18.
Trois garçons éclatèrent de rire.
L’employé près de l’écran se retourna pour voir ce qui était drôle.
Personne ne lui expliqua.
La séquence 2 était plus rapide.
Quelqu’un commença à danser exprès très mal.
Deux autres l’imitèrent.
Puis six.
Eidan resta contre une table.
Il regardait.
Il aimait les voir faire.
Pas danser.
Décider que la fête serait autre chose que ce qui avait été prévu.
Un oméga qu’il connaissait depuis l’âge de neuf ans réussit à modifier le volume de la musique depuis une commande murale.
Trois secondes plus tard, le système le corrigea automatiquement.
Il recommença.
Le système corrigea.
Il recommença.
Un employé finit par désactiver la commande.
— Fascisme, dit Darel.
Eidan éclata de rire.
Veran regarda dans leur direction.
Cette fois Eidan ne détourna pas les yeux.
Une seconde.
Deux.
Veran le fit.
Quelque chose passa dans le ventre d’Eidan.
Rapide.
Il prit un autre verre.
À vingt heures trente-sept, Veran vint finalement lui parler.
Il attendit qu’un groupe s’éloigne.
— Bonne fête.
— Merci.
— Dix-huit.
— Apparemment.
— Comment tu te sens ?
— Plus responsable.
Veran sourit.
— Ça paraît.
— Mon potentiel aussi a augmenté.
— J’ai remarqué.
Eidan regarda son verre.
— T’étais obligé de venir ?
— Non.
Il releva les yeux.
Veran regardait la salle.
Pas lui.
— Ah.
— J’avais du travail.
— Et tu l’as fini.
— Non.
Eidan sentit son sourire arriver et l’empêcha.
— Mauvaise gestion du temps.
— Probablement.
Un employé passa près d’eux.
Veran recula légèrement.
Presque rien.
Eidan le remarqua.
— Ton épaule ? demanda Veran.
— Elle va bien.
— Tu la protèges encore.
— Non.
— Oui.
— C’est ma fête.
— Ton épaule sait pas.
— Elle pourrait faire un effort.
Veran sourit encore.
Puis il partit.
Eidan resta là.
Darel apparut à côté de lui moins de cinq secondes plus tard.
— Quoi.
— Rien.
— Arrête de faire ça.
— Je fais rien.
— Exactement.
Il prit le verre des mains d’Eidan, goûta et le lui rendit.
— C’est mauvais.
— Oui.
— Pourquoi tu le bois ?
— J’ai dix-huit ans.
— Ah oui. Responsabilité.
À vingt et une heures, les lumières remontèrent de quatre pour cent.
Personne ne savait si c’était volontaire.
À vingt et une heures quinze, un employé apporta une préparation ronde sur laquelle 18 avait été imprimé.
Ils chantèrent.
C’était atroce.
Eidan rit pendant presque toute la chanson.
Il souffla sur quelque chose au centre qui n’était pas une flamme mais s’éteignit quand même.
Tout le monde applaudit.
Il reçut un petit objet commémoratif du Compound.
Il ne comprit pas à quoi il servait.
Darel non plus.
— Garde-le, dit-il. Dans vingt ans tu vas découvrir que c’est une clé.
— De quoi.
— Dehors.
— Ça serait drôle.
Darel arrêta de sourire une fraction de seconde.
Puis reprit.
À vingt et une heures quarante, Eidan sortit de la salle.
Il n’avait pas décidé de partir.
Il avait seulement eu assez chaud.
Le couloir était vide.
L’éclairage nocturne avait déjà remplacé l’éclairage principal dans cette section. Une bande blanche courait au bas des murs, suffisante pour marcher sans éclairer réellement les visages.
Le bruit de la fête traversait la porte derrière lui.
Étouffé.
Eidan marcha jusqu’à l’intersection.
Puis s’arrêta.
Veran était là.
Appuyé contre le mur.
Eidan le regarda.
— Tu fais quoi.
— Je pourrais te demander la même chose.
— C’est ma fête.
— Justement.
— J’ai le droit de partir de ma fête.
— Probablement.
— Tu connais pas le règlement ?
— Pas celui-là.
Eidan s’approcha.
Veran ne bougea pas.
— Bonne fête, dit-il.
Eidan fronça les sourcils.
— Tu me l’as déjà dit.
— Il y avait du monde.
Eidan regarda derrière lui.
La porte de la salle était encore visible.
— Il y en a encore.
Veran regarda dans la même direction.
— Moins.
Eidan sentit de nouveau la chose dans son ventre.
Cette fois elle resta.
Il regarda Veran.
À seize ans, il avait appris à regarder ses épaules.
Ses hanches.
Ses pieds.
Les mouvements avant qu’ils deviennent des mouvements.
Il savait reconnaître son poids sur la jambe arrière.
La position de ses mains.
La distance exacte à laquelle il pouvait l’atteindre.
Il connaissait son corps comme un problème qu’on lui avait appris à résoudre.
Veran baissa les yeux vers sa bouche.
Une seconde.
Puis releva les yeux.
Eidan comprit.
Il fit le dernier pas.
Veran ne recula pas.
Eidan l’embrassa.
Ce fut maladroit pendant une demi-seconde.
Puis plus du tout.
La main de Veran vint derrière sa nuque.
Eidan l’attrapa par le vêtement.
Ils s’embrassèrent encore, plus longtemps cette fois, dans le couloir presque noir du Compound pendant que, derrière la porte, la séquence 3 commençait probablement sans lui.
Quand ils se séparèrent, ils restèrent très près.
Veran respirait plus vite.
Ça plut énormément à Eidan.
— J’ai gagné ? demanda-t-il.
Veran eut un rire silencieux.
— Non.
— Dommage.
— Tu protèges encore ton épaule.
Eidan sourit.
— Connard.
Un bruit vint du couloir transversal.
Ils se séparèrent immédiatement.
Un employé passa à l’intersection.
Il regarda Eidan.
Puis Veran.
— Tout va bien ?
— Oui, dit Eidan.
— Oui, dit Veran.
Il continua.
Ils attendirent.
Ses pas disparurent.
Eidan regarda la petite bande lumineuse au bas du mur.
— Il a vu ?
— Je sais pas.
— Il y a des capteurs ici.
— Oui.
— Des caméras ?
Veran hésita.
— Pas dans cet angle.
Eidan leva les yeux.
— Tu savais.
Veran ne répondit pas.
Eidan sourit lentement.
— Ah.
— Retourne à ta fête.
— Tu me donnes un ordre ?
— Oui.
— Je suis majeur maintenant.
— Ça change rien à mon travail.
— Fascisme.
Veran le regarda.
— Qui t’a appris ce mot ?
— Darel.
— Évidemment.
Eidan repartit vers la salle.
La main sur la porte, il se retourna.
Veran était encore dans le couloir.
— Demain, dit-il.
— Entraînement à sept heures.
— Je sais.
— Sois à l’heure.
Eidan ouvrit la porte.
La musique entra dans le couloir.
— Bonne fête, dit Veran une troisième fois.
Eidan le regarda.
Puis il rentra.
La séquence 3 était effectivement commencée.
Les lumières avaient changé.
Darel le vit revenir.
Il regarda son visage.
Puis le couloir derrière lui.
Puis son visage à nouveau.
— Oh, dit-il.
Eidan prit un verre sur une table.
— Ferme ta gueule.
Darel sourit.
Cette fois, Eidan ne lui demanda pas ce qu’il voulait dire.